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F-Chapter 03

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CHAPITRE III
Convocation des Etats Généraux ; querelles entre les trois ordres ; maladresse de la Noblesse ; balourdise du Clergé ; Victoire du Tiers Etats.


On avait donné au roi un assez bon conseil, celui d’éviter le voisinage de Paris, dont la masse énorme pouvait donner trop de force au Tiers Etats ; la mollesse des courtisans étouffa la voix de la raison ; au lieu de tenir les Etats Généraux à Orléans ou à Tours, ou à Bourges, ou m^me à Blois, il fut décidé qu’ils seraient convoqués à Versailles, et qu’on appellerait une force armée aux environs de Paris, pour y maintenir la tranquillité.

Les Etats Généraux de 1789 ne ressemblaient en rien à ceux qui les ont précédés. Ce n’était pas un Louis XI, qui voulait reprendre l’apanage du duc de Berry. Ce n’était pas ceux de Charles VIII, demandés par la dame de Beaujeu, en faveur du duc d’Orléans, pour disputer l’autorité royale.

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Ce n’était pas ceux de Louis XII, pour assurer le mariage de sa fille avec le duc de Valois.

C’était la nécessité de subvenir aux besoins de l’Etat, et de calmer la masse entière des Français, agités par la situation des finances. Les intentions du roi était pures ; il sentait les ressources de son empire, et , pour s’en opérer la régénération, il ne voulait que s’identifier avec ses sujets. Voici l’invitation paternelle et touchante qu’il fit à cette occasion.

"Nous avons besoin du concours de nos fidèles sujets, pour établir un ordre constant dans les parties du gouvernement, qui intéressent leur bonheur. Nous voulons que les trois états se réunissent pour conférer ensemble, tant de remontrances et plaintes, que des moyens et avis qu’ils auront à proposer à l’assemblée générale ; qu’ils élisent des députés dignes de confiance ; que les députés soient munis d’instructions et pouvoirs suffisants, pour proposer, remontrer, aviser et consentir à tout ce qui peut concerner les besoins de l’Etat, la réforme des abus, l’établissement d’un ordre fixe et durable dans toutes les parties de l’administration, la prospérité..."

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générale de notre royaume, et le bien de nos sujets."

Français ! Voilà la source de vos malheurs. Enfin les députés du peuple se rendent à Versailles. Le premier mai 1789, le roi d’armes, précédés de quatre hérauts proclame, dans toutes les places de Versailles, que les députés de la nation seront présentés au roi par le grand maître des cérémonies.

Le 3 du même mois, le roi d’armes et ses hérauts annoncent au peuple que la procession générale se fera le lendemain, 4 ; elle se fit. Les trois ordres se réunirent dans une salle commune ; le roi et la reine y parurent avec le plus grand appareil. Le roi sur un trône ; son auguste épouse, dans un fauteuil.

M. Barentin, garde des sceaux, fit un discours, dans lequel il exhorta les députés à s’unir pour faire le bonheur du peuple. M ; Necker parla sur les finances, et montra le déficit de 56 150 000 livres.

Le 6, le clergé et la noblesse s’assemblèrent dans des salles particulières, pour vérifier leurs pouvoirs ; le tiers-état voulut que la vérification se fasse en commun : on persista

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De part et d’autre, et l’aigreur s’en mêla. Il était probable que douze cent personnes d’élites se réuniraient pour la cause commune.

Il l’était également, que toutes les petitesses de l’amour- propre cèderaient aux nobles élans du patriotisme.

Par quelle fatalité la discorde et l’esprit de parti se sont-ils emparés de l’assemblée ? Gémissez, Français ! vos maux naissent de la mésintelligence de vos représentants.

On fut d’abord étonné de la masse de lumières que les députés de province apportèrent à Versailles. mais , pas un seul de ces députés n’arriva exempt de passions ; l’un avait une haine mortelle contre la cour ; un autre contre les prêtres ; les prêtres eux-mêmes contre les évêques ; un autre détestait les financiers ; le bourgeois aisé voyait avec jalousie les prérogatives des nobles.

Toutes les haines avaient pour bases des motifs personnels ; chaque député brûlait du désir de se venger, ; tous ont oublié le bien public, pour se livrer à des mouvements particuliers.

Je pourrais détailler quelques-unes de ces haines qui me sont parfaitement connues ;

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mais il me suffit de pouvoir me rendre compte à moi-même, et d’appuyer ce que j’écris sur des vérités.

Si un génie pacificateur eut pu se faire entendre, il aurait dit à la noblesse : Gardez-vous de monter sur vos échasses ; ne luttez point encore contre le tiers-état : il a le sentiment de sa force ; il est aigri, vous auriez trop à risquer.

Vous, clergé, faites de grands sacrifices si vous voulez ne pas tout perdre ; la nécessité a des mains de bronze, elle est plus forte que vous. Vous, communes, appelées pour guérir l’Etat malade, songez qu’il n lui faut pas de remèdes violents, vous avez à combattre l’orgueil et l’avarice ; n’irritez pas ces passions fortes, commencez par être scrupuleusement justes, et si vous êtes les plus forts, n’abusez pas de la victoire , montres-vous généreux.

Ce génie ne parut point, mais celui de la discorde, armé de toutes ses torches pour incendier les esprits.

La moitié ses députés étaient des êtres nuls. De l’autre moitié, on peut en soustraire 300 sans caractère. Des 300 restant, 200 au mois (quoique

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doués d’un grand sens) n’étaient point des orateurs, ou hommes de force( selon l’expression de Mirabeau) soit par timidité, soit par défaut d’organes.

Ainsi, le sort de la France entière fut livré à l’amour propre, à l’ambition, aux haines de 100 individus, qui ont formé des systèmes et des partis différents.

Les uns voulaient l’ancien régime absolument ; les autres une monarchie modifiée de manière à écarter la crainte des tyrans ; d’autres enfin projetaient de donner au peuple un degré de force assez grand pour balancer tous les pouvoirs, comme en Angleterre : mais en laissant subsister l’autorité royale.

Cette dernière classe se considérait bien comme assemblée nationale, mais absolument subordonnée au peuple et à la volonté libre du souverain, avec lequel il fallait établir une harmonie nationale ; elle ne voulait pas que de simples députés usurpent tous les pouvoirs, parce que cette usurpation est l’acte du despotisme le plus complet. Comment accorder des opinions aussi disparates ? La chose était impossible : chacun a suivi la sienne avec acharnement, et il en est

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est résulté que la destinée des français a dépendu de l’intrigue, de la cabale , de l’empire de la force.

Les Etats Généraux se sont ouverts par des cris de guerre ; les trois ordres, tels que les triumvirs César, Antoine et Lépide, s’acharnèrent les uns contre les autres, au point qu’il fallut des combats et des victoires. Le tiers-états fit face au clergé ,à la noblesse, aux parlements, à la finance ; en réalité c’était le corps qui rassemblait les meilleurs têtes : une multitude d’avocats , remplis de moyens et consommés dans l’art de persuader, devaient lui donner la prépondérance. Les débats furent violents ; on perdit 45 jours à discuter la forme sous laquelle les pouvoirs devaient être vérifiés.

Une vanité aussi déplacée que peu réfléchie, éloigna la noblesse de la roture ; en vain on la sollicita, on la pressa de s’unir ; en vain on lui fit entrevoir l’abîme dans lequel elle allait se précipiter : rien ne put l faire abandonner ses prétentions et ses distinctions.

Parmi les députés des villes , il se trouvait des jeunes gens, tellement organisés, que , pour être véritablement des hommes d’état, ils n’avaient besoin que de prendre la triture des grandes affaires.

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Ils comptaient sur une assistance fraternelle, et n’éprouvèrent d’abord que le dédain, le mépris, ensuite des sarcasmes et des outrages.

L’amour-propre ne pardonne pas , l’aigreur ne connaît point de limites. Le tiers-état sentit ses forces, et prit le parti de les réunir. Il décida qu’il tiendrait ses séances, et que l’on vérifierait ses pouvoirs sans distinction d’ordres, parce qu’il était convenable que la légalité des nominations fût généralement connue et c’était décidé une très importante question.

La noblesse et le clergé se récrièrent contre cette prétention ; mais toute conciliation étant devenue impossible, il fallut en passer par là. Le tiers – état, soutenu par l’opinion publique, et par quelques nobles réunis à son parti, déclarèrent que le temps se passait en contestation oiseuse ; que la chose publique demandait de l’action, et que l’appel des baillages se ferait le même jour, pour la vérification des pouvoirs communs, la chose eut lieu, malgré les contradictions. Cette victoire des communes anima singulièrement le peuple ; vive le tiers-état devint le cri général et le levain des premiers actes de fureur.

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Il était probable que les communes après ce triomphe, se rallieraient autour du trône ; elles ne suivirent point cette conduite noble et sage.

Des factieux, dont l’ascendant funeste dominait l’assemblée, égarèrent son patriotisme, animèrent des hommes jeunes, ardents, sortis la veille des bancs de l’école, dont les têtes bouillantes étaient remplies des grandes idées d’Athènes et de Rome. Attaquer des monarques était pour eux le comble de l’héroïsme ; ils se croyaient des Démosthène, des Scoevola, des Brutus, et avaient des grandes prétentions à la gloire.

De cette série de faits, il résulte que la noblesse, par sa hauteur, a fourni les armes dont on s’est servi contre elle, et que le clergé, par son avarice, n’ayant voulu ni faire des sacrifices ni capituler, a subi la loi impérieuse du vainqueur.

Sans la conduite étrange de la noblesse, le préjugé antique sur lequel elle fondait ses prérogatives, eût été respecté , personne n’avait l’intention de lui refuser des égards établis par l’habitude, ni de retrancher de la société ce que des siècles avaient affermi, ce que les mœurs nationales avaient fortifié.

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Sans cette conduite, dis-je, punie avec tant de sévérité, les deux ordres laïcs, rapprochés par la même cause, auraient trouvé des ressources infinies dans le bien des moines , regardés comme inutile depuis plus de 50 ans, mais avec des modes puisées dans l’humanité.

Sans la conduite des nobles et des prêtres, on aurait élagué tous les abus, détaillés généralement dans les cahiers ; détruit l’inquisition française, sous le nom de lettres de cachet, atténué la puissance des parlements, pour éviter deux moteurs dans la machine de l’Etat ; corrigé des lois féodales , aboli la servitude, expulsé des justices seigneuriales, si bassement exercé par certains baillis et procureurs fiscaux, modifié les lois de la chasse, quant à lur effet sur l’agriculture et les propriétés en général, rayé cette ligne injuste de démarcation, sui empêcher le mérite de percer, soit dans l’état militaire , soit dans la marine , soit dans les tribunaux supérieurs.

Une maladresse bien inconcevable, est celle des parlements ; cet hydre, en avouant qu’il n’avait pas le droit de consentir à la levée des impôts, porta lui-même ses 12 têtes sous la hache qui voulait les abattre. Une autre que la noblesse ne pardonnera

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jamais, fut celle de ne pas avoir apprécié Mirabeau, et de lui avoir laissé le temps de méditer sa vengeance contre ceux qui l’avaient expulsé de leur caste. Véhément comme démosthène , adroit comme les Gracches, éloquent comme Cicéron, cet homme était fait pour triompher par son ascendant, quelque thèse qu’il put soutenir ( 1)

Comment se peut-il que la cour, si vigoureusement attaquée, n’ait pas senti le besoin qu’elle avait de cet orateur ? Il fallait se l’attacher ; il fallait le faire ministre, il le désirait. Sans la maladresse du clergé, ce corps aurait senti les sacrifices qu’il avait à faire en s’exécutant lui-même, il aurait conservé sa dignité, et obtenu un autre sort que celui auquel on l’a si impérieusement assujetti.

Il est de la plus grande évidence que toutes les grandes fautes ont été commises par la noblesse et le clergé. Tout invitait ces deux classes à s’associer à l’opinion publique, et d’emprunter d’elle toute leur force ; et tous les

(1) En voici la preuve ; le veto occasionnait un grand schisme ; les brandons de la fureur étaient allumés ; Mirabeau prend le parti du veto et tout se calme.

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invitait à se réunir au tiers- états qui avait une faveur bien prononcée ; tout les invitait à déclarer qu’elles renonçaient à leurs privilèges pour concourir au besoin de l’état. Loin de mettre au jour ces sages dispositions, ces deux ordres montrèrent une morgue étonnante, une obstination sans mesure, et manquèrent absolument l’occasion de traiter avec les circonstances.

L’extrême raideur de la noblesse à la vérification des pouvoirs, la perdit ; elle occasionna ce célèbre arrêté (proposé par l’abbé Sieyes) par lequel tiers-état constitua assemblée nationale, acte qui détruisit les contrepoids de la constitution monarchique. Ainsi le premier pas des Etats généraux de 1789, fut une usurpation de pouvoirs, et cette usurpation mit une dissonance éternelle ente les membres appelés pour régénérer la monarchie.

Enfin, sans les maladresses réunies de la noblesse et du clergé, on n’aurait pas livré les châteaux au pillage, et les prêtres à l’alternative de se parjurer ou de mourir de faim ; on n’aurait pas fait naître l’anarchie, le plus terrible des fléaux politiques.

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Il est un fait bien remarquable, bien étrange, que l’on aura m^me de la peine à croire : c’est que les prêtres si maltraités, avaient favorisé les plaintes du peuple contre la cour.

Sur ces données, on doit croire que la Révolution française ne doit ses horreurs qu’à des circonstances fortuites (1). On a beau analyser la Révolution française on n’y verra qu’un concours de chose absolument étrangères au but primitif de la convocation des Etats Généraux, qui était de soulager le peuple, de vérifier les dettes de l’état, d’égaliser les recettes et les dépenses, d’établir un ordre fixe dans les finances, et d’en perfectionner le régime.

Toute l’Europe avait les yeux fixés sur cette grande et belle opération, de laquelle dépendait ou l’élévation de la France, ou sa ruine totale.

On eut le désir de nommer d’Orléans président, mais la noblesse s’y opposa ; et lui-même en fit le refus (malgré ses désirs), pour se populariser et afficher de la modestie.

(1) Cependant il est d’autres données (que l’on verra dans le cours de cet ouvrage) qui doivent faire présumer que le plan de la Révolution était tracé depuis longtemps. Louis XV le connaissait ; de personnes prévoyantes et instruites ont émigré avant 1789 avec leurs fortunes. Voyez la chanson des encyclopédistes, seconde partie, elle est frappante.