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F-Chapter 07

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CHAPITRE VII

Abolition des droits féodaux, on donne au roi, comme par dérision, le titre de restaurateur de la liberté française ; suites funestes du décret contre la féodalité ; on conseille au roi de faire un grand exemple dans la personne du duc d’Orléans ; émigration des princes ; sa cause ; l’assemblée voulait l’émigration ; les Anglais multiplient les caricatures contre le roi et la reine ; haine de Pitt contre les français.


Le premier décret qui parut après le licenciement de l’armée, fut l’abolition des droits féodaux sans indemnité, décret inconsidéré et marqué du sceau de la plus grande injustice (1).

(1) Ce jour-là même , le duc d’Orléans rencontra le nommé Bellisle, et lui dit : Comment trouvez-vous que

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Ce décret célèbre est du 4 août 1789 ; à la vérité le 8 on proclama Louis, le restaurateur de la liberté française ; et le Te Deum fut chanté dans sa chapelle.

« J’accepte ( dit le roi) avec reconnaissance le titre que vous me donnez ; il répond aux motifs qui m’ont guidé, lorsque j’ai rassemblé autour de moi les représentants de ma nation. »

« Mon vœu est d’assurer à vous la liberté publique, par le retour si nécessaire de l’ordre et de la tranquillité ; vos lumières et vos intentions m’inspirent une grande confiance dans le résultat de vos délibérations. »

« Allons prier le ciel de nous accorder son assistance, et rendons-lui actions de grâces des sentiments généreux qui règnent dans votre assemblée ; » Quelle comédie ! L’assemblée jouait son roi, et il était impossible que la cour eût de la confiance ; mais les démarches de Louis prouvent que réellement il parlait d’après son cœur. Après le décret contre la féodalité, l’anarchie se montra avec toutes ses formes hideuses.

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On assassina des maires, des administrateurs, on pilla, on brûla les châteaux, sans s'informer de quel parti était le propriétaire. Ce n'était pas toujours des brigands de profession ; c'était la populace entière, fanatisée par les orateurs publics, chargés de prêcher l'insurrection. C'était des paysans avides, qui, pour se libérer avec leurs seigneurs, trouvaient que l'incendie ou le pillage des archives étaient des moyens très commode (1).

L'Egalité était admise ; les droits de l'homme connus, quoique non sanctionnés, ainsi ce nivellement, subversif du gouvernement monarchique, eut son effet, avec d'autant plus de succès que les clubs célébrant chaque jour la force et la puissance du peuple, maîtrisant la marche de l'assemblée nationale, et la forçaient peut-être, à une démagogie plus forte qu'elle n'en avait l'intention.

Alors une lutte très décidée, entre le peuple et l'autorité, se prononça tellement, que les

(1) La même chose arriva sous le roi Jean. Le roi de Navarre, qui jouait le rôle du duc d'Orléans, leva l'étendard de la rébellion, et plus de cent mille paysans voulurent exterminer la noblesse. Les hommes, guidés par l'intérêt, sont toujours les mêmes.

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contribuables refusaient les contributions fiscales, moyen bien sûr pour les attacher zu nouveau gouverneur.

C’est donc par des vues mal combinées ; c’est donc par un système ; c’est donc enfin par le défaut de principes élémentaires, que l’assemblée constituante désorganisa la France.

Le mouvement général qui s’opérait dans tout le royaume, annonçait un grand évènement. Le roi n’était pas encore complètement avili : il lui restait de la force ; au moins il pouvait compter sur la fidélité des troupes de ligne ; sa marche était tracée ; il fallait un coup décisif, à la punition d’Orléans et de ses instigateurs. Ce conseil lui fut donné par des généraux dignes de sa confiance, et par ceux qui l’approchaient avec intimité ; plein de candeur, plein de bonne foi, il préféra laisser son sort dans les mains de son peuple, dont il se croyait aimer.

On lui représenta ce qui pouvait se faire par ce qui avait été fait. On lui peignit la versatilité du peuple et le tableau des rois détrônés pour avoir lâché le rênes de leur

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empire. Il persista dans ses résolutions pacifiques et se perdit. Le massacre, le pillage, les incendies continuant à faire des progrès, les princes sentirent qu’ils étaient perdus s’ils restaient ; ils prirent la résolution d’émigrer, et une grande partie de la noblesse les suivit.

On a dit hautement que l’émigration des princes est la cause première de tous les maux qui assiègent la France.
1. ° en ôtant au monarque ses défenseurs naturels
2. ° en privant le royaume des royalistes c'est-à-dire, en anéantissant le parti qui, seul, pouvait militer contre la tyrannie populaire ;
3. ° En détournant les secours (contre l’oppression) que les circonstances devraient nécessairement amener.

Il est impossible de savoir ce qui serait arrivé, s’il n’y avait pas eu d’émigration ; mais il est des données sur lesquelles on peut raisonner assez solidement.

La noblesse se voyait l’objet de la haine du peuple, c'est-à-dire, de la partie de ce peuple dont elle était créancière ; elle était entre le feu et les poignards, sans pouvoir ni réclamer, ni se plaindre, ni se défendre.

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La nature a donné à tous les hommes le droit imprescriptible de fuir la tyrannie, et de chercher partout leur bien- être, et il n’est pas possible de regarder la fuite comme un crime, quand la frayeur en est la cause.

La plupart de ceux qui ont fui avaient raison de craindre, puisqu’ils ont vu massacrer leurs voisins ; et incendier leurs asiles ; mais ils ont fui leur patrie au lieu de la défendre.

La patrie leur devait sûreté ; les gouvernants les ont laissé opprimer…., et contre qui défendre la patrie ? contre des hommes qui tenaient l’instrument de la mort, et s’en servaient contre elle ? Mais ils ont méconnu la volonté du peuple. La volonté du peuple est-elle dans une série de forfaits, dans ces cataractes de sang dont on inondait la patrie ?

Qu’est-ce que le peuple ? c’est un être collectif qui n’a pas de volonté. Semblable à la mer , il ne se met en mouvement par une impulsion extérieure ; de l’argent, de l’eau-de-vie, des promesses et quelques forcenés adroits : voilà les vrais moteurs de la prétendue volonté du peuple. Si l’assemblée nationale avait eu de bonnes intentions, affligée la fuite des princes, elle

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aurait sollicité l’intervention du roi pour les engager à revenir ; elle aurait promis de faire respecter les personnes et les propriétés ; elle aurait pris des mesures pour arrêter les violences, les atrocités effrayantes qui se commettaient au nom de la liberté.

Elle n’en fit rien ; elle continua au contraire à lâcher la bride à la horde massacrante. Donc les émigrés avaient lieu de prévoir et de craindre le sort affreux dont ils étaient si évidemment menacés.

Après deux ans de fatigues, de malheurs, d’anxiétés, il a été proposé d’ouvrir les bras aux fugitifs ; cette mesure était raisonnable, humaine, sage, on peut croire qu’ils auraient fait des démarches pour obtenir la paix, et que cette guerre atroce, qui détruit la génération précédente, et ôte à la France peut-être la moitié de sa force, se serait terminée.

Voulait-on les punir, les faire participer aux frais d’une guerre qu’ils auraient provoquée ? on pouvait leur ôter la jouissance de leurs biens pendant quelques années, mais les leur rendre en bon état, après l’expiration de ce terme. L’ostracisme, à Athènes, bannissait pour dix ans l’homme dangereux, mais il ne rompait aucun des lieux qui l’attachaient

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a sa patrie : rien ne le poussait au désespoir ; il pouvait aller où il voulait, faire ce qu’il voulait ; à son tour il trouvait sa famille, ses amis, ses propriétés, et rentrait dans la classe des citoyens.

Rien de prudent, rien de raisonnable, rien de juste n’a été fait, parce que les gouvernants de l’empire français n’étaient pas des sages. Ah ! si sans être des sages, ils avaient eu, seulement , les premières notions de la politique, ils auraient senti que la métamorphose spontanée du caractère français, était l’ouvrage des anglais ; ils auraient combiné les fréquents voyages de d’Orléans, avec l’ambition de ses satellites ; ils se seraient aperçu que toutes les caricatures contre le roi étaient des productions anglaises, esquissés sur la connaissance des moyens qu’il faut pour dépopulariser un roi, le rendre odieux, et monter les têtes pour le faire périr ; ils auraient vu la suite de ce propos tenu par Chatam à Georges II : Tant que la maison de Bourbon sera sur le trône de France, jamais l’Angleterre n’aura la souveraineté des mers.

Personne ne se doutait de la haine de Pit contre la France, et chacun savait que nous avions plusieurs dettes à payer aux Anglais, savoir :

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Le massacre, le soulèvement d’Irlande opéré par 60 millions que Richelieu envoya à l’Anglais Hamden, sous Louis XIII ; La mort de Charles 1 er , à laquelle la politique de Richelieu a pu avoir part (1)

La guerre d’Amérique, et ses suites funestes pour l’Angleterre. Péthion a fait un voyage à Londres avec madame de Sillery. Cara a proposé aux jacobins le duc d’York pour roi de France. Il est très probable que Pitt, d’Orléans, Mirabeau, Lafayette, Dumourier, Péthion, Roland, Servan, Brissot, Carra étaient des anneaux d’une même chaîne. Au reste, il ne fallait qu’avoir le sens commun,pour se persuader que l’Angleterre arracherait le sceptre de la main des Bourbons, si elle en trouvait l’occasion ; et que pour bouleverser entièrement sa rivale, elle profiterait de tous les inconséquences, bévues et balourdises que nous ferions. Hélas ! nous l’avons mieux servie qu’elle n’osait l’espérer (2).

(1) Il a été dit que Pitt avait voulu acquitter sur Louis XVI la lettre de change que Richelieu avait tiré en 1641, sur la tête de Charles 1 er

(2) Jamais il n’y eut tant d’Anglais en France qu’au commencement de la révolution ; le duc d’Orléans les accueillait, et probablement ils étaient ses banquiers pour opérer les insurrections. Il y en a eu un à Marly, nommé ……., qui fait guillotiner un multitudes de personnes : hommes de sang et de courage, il avait la confiance du tribunal révolutionnaire. Le fait est, qu’il a disparu lorsque Robespierre cessa de régner, et que personne ne sait qui il était.