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F-Chapter 08
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CHAPITRE VIII Projet de Mirabeau de changer la branche régnante pour gouverner lui-même ; discours incendiaire de Camille Desmoulins, avant la journée du 6 octobre ; détail sur cette journée.
On ne peut pas douter que Mirabeau, mécontent de la cour et de sa caste, n’eût formé le projet de renverser l’ancienne noblesse, de produire une nouvelle branche régnante, et de devenir le pilote de l’état. Il fallait, pour cela , tuer le roi, la reine, le dauphin, et ce fut pour opérer cette infâme conjuration, que se firent les préparatifs de la journée du 6
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Octobre 1789. Il est sûr que l’on s’en occupait en septembre ; des témoignages dignes de foi en donneront la conviction.
Voici d’ailleurs, un fait qui arriva vers le milieu de ce mois de septembre 1789. Camille Desmoulins ( âme damnée de Mirabeau, et admis au conseil de d’Orléans) était au café de foi, monté sur une escabelle, le corps à la fenêtre ; il harangua le peuple de cette manière :
« Je viens , messieurs, de recevoir une lettre de Versailles ; on m’apprend que la vie du comte de Mirabeau n’est pas en sûreté ; c’est pour la défense de notre liberté qu’il se trouve ainsi exposé ; il est trop juste que nous défendions ses jours. » « L’empereur vient de faire la paix avec les Turcs : ce qui le met dans le cas d’envoyer des frères contre nous ; la reine, vraisemblablement, voudra l’aller joindre, et le roi, qui aime son épouse, ne voudra point la quitter. »
« Si nous lui permettons de sortir du royaume, il faudra au moins que nous prenions le dauphin pour otage, mais je crois que nous ferions mieux, pour ne pas être exposés à perdre ce bon roi, de députer vers lui 15 mille hommes, pour l’engager à faire enfermer la reine à
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Saint-Cir, et amener le roi à Paris, où nous serons sûrs de sa personne. « Les troubles actuels sont fomentés par des prélats dont nous devrions avoir les têtes. »
Tel était ce Camille Desmoulins, qui, un instant, a inspiré de l’intérêt. On croirait que pour jouer ce rôle, il eût fallu avoir de l’énergie ; point du tout ;camille Desmoulins était un plat gredin, plus lâche encore qu’insolent ; il adorait Mirabeau, parce que celui-ci l’empêchait de mourir de faim.
La journée du 6 octobre 1789, est célèbre dans l’histoire de la révolution ; nous allons en suivre le fil, et en donner quelques détails, non d’après Rabaut de St-Etienne, peut-être intéresser à atténuer les faits, mais sûr les bases irrévocables de la vérité.
Sur la fin de septembre, Blaizot, libraire, porta lui-même des livres à Mirabeau. Le législateur renvoya plusieurs personnes qui étaient avec, ferma la porte, et dit au libraire :
« Par amitié pour vous, je vous préviens que dans peu vous verrez de grands événements, des horreurs, du sang répandu à Versailles ; mais n’ayez point d’inquiétudes personnelles. »
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Le 3 octobre, les ouvriers travaillant en fer à la salle du Palais-Royal, furent employer à faire des piques.
Le 4, d’Orléans se rendit à Versailles, et fut environné d’une populace qui criait vive le père du peuple ; on a observé qu’il ne marchait que chargé d’argent. Alors Mirabeau disait à ses créanciers : »Soyez tranquilles ; je vais être ministre, cela est sûr. »
Le même jour 4, quelques gardes-françaises et gardes nationales de Paris tentèrent d’exciter un soulèvement. Quelqu’un leur ayant demandé pourquoi ils voulaient émouvoir le peuple, ils répondirent : « Nous sommes venus sonder le terrain, bientôt nous reviendrons mettre l’ordre. »
Pour exécuter le projet de d’Orléans, il fallait des égorgeurs étaient prêts, Mirabeau trouva le prétexte.
Le même jour 4 octobre, vers le soir, les brigands payés par d’Orléans se rassemblent au Palais-Royal et forment des groupes. Un orateur dit : « que le comte d’Artois avait fait déposer dans les greniers de ses
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écuries deux mille voitures de blés, pour répandre la disette. Un autre : »que des fermiers s’étaient rendus à l’hôtel de ville de Versailles et avaient déclarés que les seigneurs aristocrates étaient venus proposer d’acheter tous leurs grains, en les menaçant de les faire pendre, s’ils en vendaient d’autres.
Un grand nègre, sans livré, mais connu pour appartenir au duc d’Orléans, criait avec force : que les gardes du corps étaient des scélérats, qu’ils avaient maudit la nation, qu’ils conspiraient contre l’assemblée nationale et avaient foulé aux pieds la cocarde tricolore (1) : voici la source de cette infâme calomnie.
Lé régiment de Flandres est appelé par la municipalité de Versailles, pour empêcher les violences qui s’exerçaient sans cesse, et qu’elle ne pouvait réprimer.
Les gardes du corps se rappelant qu’ils avaient été régalés à Cherbourg par plusieurs régiments d’infanterie, résolurent de donner un
(1) Pauvre peuple, comme on te conduit ! Si un homme raisonnable eût observé que ces dénonciations étaient absurdes, on l’aurait assassiné.
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repas de corps. Le jour fut fixé au premier octobre, dans la salle des spectacles.
De 600 gardes il n’en parut que 80 au repas. Tout se passa très bien ; les grenadiers de Flandres se présentèrent à l’amphithéâtre ; on les fit entrer à l’intérieur du fer à cheval, et l’on accorda la même faveur aux grenadiers des gardes suisses, ainsi qu’à une troupe de chasseurs qui vint demander la permission de porter les santés du roi, de la reine, et de boire à la prospérité de la famille royale.
Ces toasts, de convenance dans le palais du souverain, furent proposées et bues avec allégresse. Le roi est annoncé, avec le prince de Poix ; il paraît d’un air riant,et fait le tour de la table, au bruit des acclamations les plus tendres. Les gardes de roi avaient leur cocardes uniformes, et c’est un fait bien démontré qu’ils n’ont pas foulé aux pieds de la cocarde tricolore ; car, ayant invité les chefs de la garde nationale, ils auraient insulté leurs convives ; ce qui ne peut se supposer ; à la vérité, le nommé Lecointre, officier de la
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garde de Versailles, fut oublié, et ce fut un motif de jalousie et de haine.
La reine et le dauphin parurent au repas, et leur présence excita un enthousiasme universel.
Il fut proposer de chanter la quatuor Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? il ne se trouva point ; on y suppléa par l’air : ô Richard, ô mon roi !
On doit convenir que tout ceci est dans l’ordre naturel, et que rien ne ressemble à une conspiration ; mais comme on cherchait un prétexte d’insurrection, on le trouva dans cette scène touchante, sur laquelle la calomnie versa tous ses poisons.
Dans la soirée du 4, il se manifesta à paris une telle fermentation, que les amis du roi et ceux des gardes, conçurent de vives alarmes ; les ministres furent prévenus de ce qui se passait : ils restèrent dans l’inaction.
La matinée du 5 fut orageuse à Paris ; les femmes des faubourgs St Antoine et St Marceau, celles des halles, etc., entrent dans les maisons, et, de force, font des recrues énormes ; aucune raison ne fut admise ; il fallait les suivre. On avait eu la précaution ce jour-là, de laisser manquer le peuple de
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pain. Un malheureux boulanger en avait fourni ; on le traîne pour le pendre ; une femme offre une corde ; Gouvion arrive et le sauve.
La population fait le siège de la maison de ville ; les femmes, soutenues par des brigands, s’emparent d’un magasin d’armes, volent de l’argent, pendent un prête municipal (1), et veulent mettre le feu au bâtiment avant de se rendre à Versailles pour obtenir du pain.
Le scélérat Maillard (qui fut juge le 2 septembre) offre de conduire cette horde ; il prend un tambour, bat l’appel, et marche à la tête des femmes. Cette bizarre armée se réunit aux Champs Elysées, pendant ce temps le tocsin sonne et la générale ne cesse de battre dans tous les quartiers.
Ce même jour, 5 octobre, la séance des législateurs s’ouvrit par la lecture de la réponse du roi, sur la sanction demandée aux droits de l’homme ; cette lecture donna lieu à des discussions, dans lesquelles on fit intervenir vaguement le repas des gardes du corps ; les orateurs étant interpellés de parler sans
(1) Une femme reste, coupe la corde et le sauve. Ce prêtre s’appelle Lefèvre.
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ambiguïté, Mirabeau fit alors cette réponse : « Si l’assemblée veut déclarer qu’il n’y a en France de personne sacrée que celle du roii ; je me charge de nommer et de dénoncer. On sentit que cela regardait la reine. Tandis que Lafayette écrivait à l’assemblée nationale, pour l’instruire de la situation de Paris, arrivent chez lui des grenadiers.
« Mon général, dit l’orateur de cette troupe, nous sommes députés par les six compagnies ; le gouvernement nous trahit ; il faut que cela finisse ; la source du mal est à Versailles ; il faut aller chercher le roi et l’amener à Paris : il faut exterminer le régiment de Flandres et les gardes du corps qui ont osé fouler aux pieds la cocarde nationale. »
Si le roi est trop faible pour porter sa couronne, qu’il la dépose, nous couronnerons son fils , on nommera un conseil de régence et tout ira mieux . »
Lafayette veut détourner cette résolution ; il ne peut y parvenir (On sent que les grenadiers étaient séduits). Il sort, il harangue, personne ne l’écoute ; il entend crier de tous côtés : à Versailles ! Bailly survient, on le bafoue, on lui crie : du pain ! à Versailles !
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Lafayette veut temporiser, le tumulte s’accroît, des cris affreux se font entendre ; le général pâlit ; enfin, arrive un ordre de la commune qui lui ordonne de se transporter à versailles. Qu’il y a loin de Bailly et de Lafayette aux tribuns, aux héros de l’antiquité, qui savaient par des mouvements spontanés apaiser le peuple ? le maire et son acolyte ne déployèrent aucune énergie. Lafayette, après avoir lu l’ordre de la commune, donna en tremblant celui du départ.
Huit cents hommes et trois compagnies de grenadiers étaient armés ; ils avaient trois pièces de campagne ; le reste de l’armée était un ramas de vagabonds peu redoutables. L’assemblée avait connaissance des forces qui allaient arriver ; plusieurs membres s’élevèrent à une hauteur gigantesque ; Péthion, l’infâme Péthion, dénonça la fête militaire, et ce fut le moment où Mirabeau indiqua la reine comme complice ; Grégoire appuya la motion du préopinant, et s’unit aux Lameth et à Péthion, pour demander des victimes.
On a prétendu que les ducs de Chartres et de Montpensier avaient crié des tribunes : oui, il faut des lanternes ; mais des adolescents sont-il capables d’une pareille atrocité ? j’aime
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A ne pas le croire. Cependant deux jockeys arrivent, ils parlent à l’oreille des ducs, qui sortent avec précipitation. Peu après parurent beaucoup de femmes, avec du canon, elles avaient précédé l’armée. M.Mounier présidait ; Mirabeau lui dit : « Vous n’avez d’autre parti à prendre que de vous trouver mal, pour rompre l’assemblée (1).
Le roi était à la chasse ; un courrier lui apporte une lettre de M.St-Priest ; cette lettre l’informe du danger qui le menace, et le supplie de s’éloigner. Le ministre annonçait bien une émeute de femmes, mais il ne parlait point de l’armée parisienne qui était en marche. « Je ne fuirai pas , dit le roi, il y a du bruit, voyons ce que c’est. »
en arrivant il entend battre la générale. On ferme les grilles, on place, à chacune, six gardes ; les troupes de ligne se mettent en bataille sur la place d’Armes. Dans ce moment arrive l’armée Parisienne ; l’avant- garde, composée de femmes, était conduite par Maillard ; elle se rend à l’assemblée nationale ; on l’introduit.
(1) Mirabeau voulait rompre la séance, pour conduire les rebelles.
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Le chef annonce que les Parisiens viennent demander du pain. « Nous avons, dit-il, arraché toutes les cocardes noires que nous avons rencontrées en route ; il en tira une de sa poche , la déchira, la foula aux pieds, en disant : « Nous forcerons tout le monde à prendre la cocarde patriotique. » Cette menace fit murmurer. – Ne sommes-nous pas tous frères ? – «On ne vous conteste pas cela, reprend Mounier ; mais vous n’avez le droit de forcer personne ».
Maillard fait la dénonciation qu’un aristocrate a voulu corrompre un meunier pour l’empêcher de moudre. – Nommez, lui crie-t-on. Le dénonciateur, embarrassé, nomme l’archevêque de Paris. – vous êtes un imposteur ; l’archevêque de Paris ne se mêle point de farine.
Pendant ce temps, l’armée Parisienne était sur la place d’Armes, faisant des efforts pour effaroucher les chevaux des gardes et produire le désordre. M. de savonnière quitte les rangs, pour secourir un garde ; on tire sur lui plusieurs coups de fusils ; il a le bras cassé. On vient à son secours : « Mes camarades, dit –il, ne faîtes pas attention à moi ; songez au roi, et surtout craignez les imprudences ». Ce brave homme mourut de sa blessure.
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Mounier, président, et quelques députés se rendent chez le roi, accompagnés de douze femmes. Le roi leur parle avec tant de bonté qu’elles tombent à ses genoux et sortent en criant "Vive le roi" ! On les moleste, on les accable d’injures, on les accuse de s’être laissé corrompre ; ces femmes demandent à reparaître devant le roi, on y consent ; elles reçoivent un écrit qui se communique, et les cris de Vive le roi se répandent de tous les côtés.
Pour faire cesser cet heureux moment, ceux qui conduisaient la faction d’Orléans firent tirer sur les gardes ; la décharge fut considérable, mais si mal ajustée qu’il n’y eut que deux blessés. Les gardes du roi crurent d’abord que ce n’était qu’une marque d’allégresse mais ils furent bientôt détrompés.
La troupe la plus furieuse était la garde nationale de Versailles ; Lecointre l’avait aigrie, et il ne cessait de l’irriter. On en prévint les gardes ; ils allaient à sa rencontre, pour offrir un pacte d’amitié, lorsque M. Destaing les rencontra : « Vous avez affaire ;, leur dit-il, à des tigres retires-vous , il est impossible de faire entendre raison à ces gens-là, vos camarades viennent
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D’être fusillés ; et moi qui commande la garde, j’ai couru des risques.
Pendant ce temps Mounier sollicitait le roi de sanctionner le décret du 4 août et les droits de l’homme ; le roi céda. « Cela ne suffit pas, répondit Mounier ; je prie votre Majesté de me donner son consentement par écrit. Le roi écrit : J’accepte purement et simplement les articles de la constitution, ainsi que la déclaration des droits de l’homme.
Monnier sort triomphant ; en entrant à l’assemblée il montre le papier. Un étranger qui se trouvait là, osa tenir ce propos : « Les usurpateurs font passer leurs lois à la faveur de l’effroi. » On regarde l’étranger. « ce n’est pas moi qui parle, continua-t-il, c’est votre maître, jean- Jacques. Ecoutez-le : « Le choix du mouvement d’une institution est un des caractères les plus sûrs, pour distinguer l’oeuvre du législateur d’avec celle du tyran ». et l’étranger tourne le dos , sans être connu. Le danger de la famille royale augmentait à chaque instant ; on tenta de la mettre en sûreté ; il n’était plus temps, toutes les issues étaient gardées. La sollicitude du monarque se portait sur
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Le duc d’Orléans était à Versailles, vêtu d’un habit gris, sans décorations, mais environné de gens qui criaient : « Il nous faut la tête de la reine ; nous ne voulons plus de l’ivrogne pour notre roi. Les femmes ajoutaient : « Qu’on nous donne d’Orléans, nous aurons du pain. » Lafayette ayant fait faire halte à son armée, en exigea le serment d’être fidèle à la nation, à la loi et au roi. « Il nous faut la tête de la reine ; nous ne voulons plus de l’ivrogne pour notre roi.. Les femmes ajoutaient : « Qu’on nous donne d’Orléans, nous aurons du pain ». Ensuite il se rend à l’assemblée nationale, d’un air satisfait. « Soyez tranquilles, Messieurs dit-il, j’ai fait jurer à ma troupe, d’être fidèle au roi. » De là, le général se rend chez le monarque, c’était le 5, il était onze heures du soir ; au bout d’une demi-heure, il sort et rassure les gardes : »Tout est arrangé, le roi a fait quelques sacrifices ; demain vous porterez la cocarde nationale.
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Peu après, on entend les tambours des gardes françaises qui venaient d’être rétablis à leurs postes ; ils se rangent an bataille et exigent, avec menace, l’ouverture de toutes les grilles ; c’était une bêtise du général de l’armée Parisienne, par laquelle le château était livré ; et comme une bêtise va rarement seule, il en fit une seconde, celle d’aller provoquer la levée de la séance ; c’était précisément ce que désiraient les députés factieux, pour préparer les esprits à la journée du 6 octobre. Lafayette était un étourdi sans connaissance des hommes ; mais l’homme véritablement coupable fut Destaing, chef de la garde nationale de Versailles ; le cri à moi les honnêtes gens ! suffisait : le plus grand nombre l’aurait suivi, et il ne serait resté contre les gardes du corps qu’une écume peu redoutable. Cet officier ne manquait ni de bravoure, ni d’intelligence ; mais d’après sa conduite on doit croire qu’il ne voulut point agir efficacement. La reine fut la seule que Lafayette ne tranquillisa point : » Je sais dit-elle, que l’on demande ma tête ; ma mère m’a appris à ne pas craindre la mort ; je l’attendrai avec fermeté ».
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Dans un autre moment on la pressa de fuir le danger qui la menaçait : sa réponse fut : « Non, je n’abandonnerai ni le roi, ni mes enfants ». On lui remet un billet de la main d’un ministre ; il contenait ces mots : « Je préviens votre majesté qu’elle sera égorgée demain ». C’était la nuit du 5 au 6 ; elle le lit avec calme, et va se mettre au lit.
Les députés voués à d’Orléans couraient dans les rangs des soldats. On y distingua Barnave, Mirabeau, Chappellier, Péthion. « La liberté, enfants criaient-ils ; il faut nommer un régent, et ce régent doit être d’Orléans. Prenez garde à vous, les gardes du corps forment une conspiration ; ils ont tué deux de vos camarades. »
Les officiers frémissaient, mais les soldats plus crédules se laissaient entraîner. D’autres députés, du m^me parti, étaient au cabaret, et s’occupaient à faire délivrer de l’eau de vie à discrétion. Que faisait Lafayette ? Il était dans son lit : ce qui l’a fait nommer le Général Morphée (1). Que faisait bestaing ? Il dormait. Cette apathie est incroyable. La
(1) Il est malheureux ; mon coeur répugne à l’accabler. On dit qu’il s’est repenti de cette faute.
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Journée du 6 commença par une messe que d’Orléans fit dire dans l’église de St- Louis ; la messe finie, fut le signal du carnage. Vers les 6 heures du matin, Lafayette et Destaing dormaient encore, malgré le bruit et les hurlements de la populace ; vers cette heure, des assassins se présentent à la grille du château, et les gardes françaises le laissent entrer. Deux hommes, déguisés en femmes, montent l’escalier, reconnaissent les lieux et disparaissent.
Les gardes du corps n’étaient guères qu’au nombre de 80. Lullier, maréchal -des – logis, alarmé, fait prendre les armes à ceux du corps –de –garde, et passant courageusement à travers la multitude, va les poster : à nous chaque pas il entendait dire : les voilà, tuons ces b……. là.
Le dus de Guiche se rend chez Destaing, et lui annonce ce qui se passe : celui-ci, de son lit, lui répond : je sens que vos gardes sont dans une position très critique ; faites le mieux que vous pourrez.
On conduit les gardes à Trianon ; à peine y étaient-ils qu’un de leurs camarades, déguisé, vient les prévenir que la garde nationale s’est emparée de leur hôtel, et leur exposer l
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Le danger qu’ils couraient s’ils se laissaient envelopper. Ils quittent Trianon et vont à Rambouillet, d’abord, parce qu’ils avaient entendu dire que le roi s’y rendrait, et qu’ils espéraient favoriser sa retraite, et ensuite, parce que le chemin est bordé de plaines ; Pendant que ceci se passait, les conjurés habillés en femmes, parmi lesquels on a reconnu les Lameth et Barnave, distribuaient à pleines mains de l’argent aux soldats et au peuple. On prodiguait encore les vivres et les rafraîchissements. D’Orléans parut sur la place d’Armes et l’on cria vice d’Orléans : le prince soutit et causa familièrement avec ceux qu’il connaissait.
Ces derniers se précipitent sur le garde en faction, nommé Deshuttes, et le percent de coups. La populace se disputait ses membres encore palpitants qu’un androphage à longue barbe, se présente pour couper sa tête et le mettre sur une pique. Le compagnon de Deshuttes s’échappa.
Après cette expédition, les brigands escaladèrent le grand escalier, ayant avec eux
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D’Orléans qui leur montra la salle des gardes de la reine.- Ou est la coquine ? disaient les femmes. Il faut manger son coeur, etc. La pluie nous a percées, mais la b….. le paiera cher… Vive d’Orléans !
Lullier se présente : malheureux ! leur dit-il, respectez l’asile de votre roi. - A bas les armes ! Les hurlements recommencent, et dans l’instant les portes sont brisées.
D’Orléans n’avait disparu que pour aller chercher une autre bande de brigands…. Elle paraît ; aussitôt quelques gardes vont chez la reine et lui crient : sauvez-vous. La reine se lève, et va se réfugier dans les bras de son époux .Elle envoie aussi tôt chercher ses enfants.
On n’entendait que les cris : Il faut lui couper la tête…Ou est-elle ?
Durepaire, garde du corps, fait face à la multitude, et dit : Malheureux ! c’est à moi que vous aurez affaire. Il combat, il est accablé. Avant de succomber, il crie à Lullier : Prenez garde à vous, vous allez être frappé par derrière : présence d’esprit admirable. Durepaire, porté sur le grand escalier, rassembles ses forces ; il combat ; blessé, ses camarades viennent à son secours et le sauvent.
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Un autre garde à la tête fracassée d’un coup de crosse de fusil ; baigné dans son sang, il se colle à côté de Durepaire, et échappe à ses meurtriers ; en s’éloignant, on tire sur ces deux gardes ; la balle va tuer un de ses assassins ; le cadavre est emporté ; on le dépose sur l’escalier, et l’on crie au peuple : « N’épargnez pas les gardes du corps, ils égorgent les citoyens ».
Il y eut des combats partout ou se trouvèrent des gardes du corps. Les brigands répandus dans le château, tuent Varicourt, garde de la reine, et son corps est porté à la grande barbe, qui lui coupe la tête de celle de Deshuttes. On brise les portes de l’appartement de la reine, et ne la trouvant point, on entend une voix dire : Le coup est manqué.
On va à l’oeil- de- boeuf ; des grenadiers en secouaient violemment les portes. Chevannes, garde du corps, et trois autres se présentent : Que voulez- vous grenadiers ? – Que vous preniez la cocarde nationale. – Nous avons notre cocarde ordinaire, jamais nous n’en avons porté d’autre. – En ce cas on nous trompe ; tout Paris croit que vous avez la cocarde noire. – Chevannes dit : Messieurs, si c’est une victime que vous demandez,
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Je réclame cet honneur, c’est moi qui commande le poste ; mais, pour- dieu, respectez notre bon roi. Les grenadiers répondent : Loin d’en vouloir à votre vie, nous venons pour vous défendre. Alors les bras s’ouvrent de part et d’autre ; les gardes du corps et les grenadiers se serrent et s’embrassent …… Mes yeux se mouillent ; je respire un moment.
L’homme à la grande barbe murmurait de ce qu’on l’avait fait venir de Paris et qu’il n’avait encore coupé que deux têtes. J’ai dit que l’on s’était emparé de l’hôtel des gardes du corps. Ce n’était pas seulement dans les rues qu’on les poursuivait ; on allait dans les infirmeries ; mais les malades étaient en sûreté.
Seize gardes du corps allaient être immolés, lorsque Lafayette paraît, rallie les grenadiers et sauve la vie à ces victimes. Plus loin, c’était des vieux exempts et brigadiers, à cheveux blancs, que l’on conduisait à la mort.- Vous pouvez nous égorger, disaient-ils, mais nous ne mourront pas déshonorés.- Non ……, nous ne vous égorgerons point : et on leur saute au coup… Que de réflexions à faire sur le caractère versatile du peuple !
Le roi prend le parti de se montrer à son
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Le balcon, environné de ses gardes ; ceux-ci agitent leurs chapeaux, montrent des cocardes tricolores, jettent leurs bandoulières, et crient vive la nation ! on répond par vive le roi, et sont comblés de caresses.
On demande la reine ; elle paraît, avec ses deux enfants. -Points d’enfants, point d’enfants ! La reine paraît avec fermeté, et l’on crie : Vive la reine.
La face des choses étant changée, d’Orléans paraît, parle à la multitude, et les hurlements recommencent. On veut que le roi aille à Paris, et la sédition se renouvelle. Le roi demande des députés : « Volons, dit Mounier, il n’y a pas à ésiter ».Mirabeau s’y oppose, parce que l’on ne peut pas aller chez le roi sans délibération ; les galeries appuient l’objection.
Mais dit Mirabeau, le voeu du roi est-il écrit ? - Non mais voilà deux députés porteurs de la demande. Mirabeau répliqua :. « Il n’est pas de notre dignité d’aller chez le roi ; on ne peut pas délibérer dans le palais des rois. – Notre dignité, répond Mounier consiste à remplir notre devoir. Le président ne convertit personne.
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L’avis parvient eu roi ; il porte sa main sur son front. « Il ne faut pas, dit-il, exposer la vie de plusieurs, pour sauver un seul homme. J’irai à Paris ». Lé révolution du roi, vole de bouche en bouche, et l’on y répond par un salve de canon. Rien ne pouvait plus contrarier d’Orléans que ce parti pris par le roi. Alors l’assemblée envoya au monarque une députation, lui dire qu’elle était inséparable de sa personne.
Aussitôt, le roi écrit à l’assemblée la lettre suivante : « Je suis touché de la nouvelle marque d’attachement que me donne l’assemblée nationale ; elle doit savoir que mon voeu est de ne jamais me séparer d’elle. Je vais à Paris, avec la reine et mes enfants, et donnerai des ordres pour que l’assemblée puisse y continuer ses travaux. »
Mirabeau demanda qu’on nommât des députés pour accompagner le roi, et voulut en être, pour apaiser le peuple, s’il y avait du tumulte.- Monsieur, lui répondit Mounier, quand on a l’art d’apaiser le peuple, on a celui de l’émouvoir. » Le roi désirait faire quelques préparatifs ; on ne lui permit pas ; il fallut partir brusquement.
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Il était une heure lorsqu’il monta en voiture, avec la reine, ses deux enfants et madame de Tourzel. L’homme à la grands barbe, couvert de sang, place entre deux hommes portant les têtes de Deshuttes et de Varicourt, ouvrait la marche.
Que cent membres de la convention n’aient pas eu le pouvoir d’empêcher l’horreur de ce voyage, c’est ce qu’il est impossible de présumer. Dès que le roi fut en voiture, d’Orléans fit charger des chariots de blé et de farine, qui accompagnèrent le cortège. La famille royale, en traversant la place d’Armes, eut la douleur de voir des femmes assises sur le cadavre d’un garde, occupées à dévorer la chair saignante du cheval de ce même garde.
Si on lisait cela dans un voyage chez les sauvages les plus barbares, à peine le croiraiton. On fit halte à Sèvres. Un garçon perruquier passa ; on lui mit le pistolet sur la gorge, pour le forcer à poudrer et à arranger les cheveux des deux têtes qui servaient d’étendards.
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