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F-Chapter 09
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CHAPITRE IX Arrivée du roi à Paris, il va à l’hôtel de ville. Les poissards viennent demander la reine ; réconciliations entre le peuple et les gardes du corps ; la ville de Versailles envoie une députation, le roi est rigoureusement gardé ; fuite de plusieurs députés ; leurs motifs : on découvre les intrigues de d’Orléans ; il nie chez le ministre Montmorin ; Lafayette caché, se montre et le confond, le roi l’envoie en Angleterre ; conditions de cette mission, on fait arrêter le duc de Boulogne ; il passe en Angleterre, tient sa parole, malgré les efforts de ses conseils, et l’abondance renaît.
Lorsque le roi arriva à Paris, la horde massacrante criait aux bons parisiens : Nous vous amenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron. Pendant toute la marche, on ne cessa de tirer des coups de fusil autour de la voiture : ce qui entretenait l’inquiétude. Enfin après
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Cinq heures de marche, exténué de fatigue, mourrant de faim, le roi arrive à l’hôtel de ville de Paris, et essuie plusieurs bordées de harangues, dans l’une desquelles Bailly appelait cette affreuse journée un beau jour. Le roi répondit qu’il venait avec plaisir et avec confiance dans sa bonne ville de Paris.
Bailly répéta au peuple les paroles du roi, mais point exactement. La reine, d’un ton ferme et assuré, lui dit : Vous avez oublié monsieur, le mot confiance dont le roi s’est servi. – Vous l’entendez, messieurs, dit Bailly au peuple, vous seriez moins heureux si je n’avais pas fait cette omission. Après cette pénible séance, le roi fut conduit au château des Tuileries, ou rien n’était préparé pour le recevoir.
Telles furent les effroyables journées des 5 et 6 Octobre 1789. J’ai omis peu des faits principaux ; mais il faudrait un gros volume pour en rendre tous les détails. On avait renvoyé, le 5, les gardes suisses, sans doute parce qu’il n’y avait pas été possible de les corrompre ; on ignore encore qui avait donné cet ordre ;la garde de Versailles était gagnée, fanatisée ; le régiment de Flandres tourna ses armes contre le roi ; l’assemblée
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Nationale resta à son poste, sans prendre part aux événements ; les cent-suisses furent neutres ; il ne resta au monarque que les gardes du corps, qui agirent avec un dévouement digne d’admiration, mais sans ordre, et par pelotons. Tout prouve que le parti d’Orléans était dix fois plus fort que celui du roi.
Les rues de Paris furent éclairés la nuit du 6 au 7 ; on promena les deux têtes comme trophées, et cette détestable fête fut continuée le lendemain. Il résulte de tout ceci, que les soulèvements des 5 et 6 octobre, étaient préparés de longue main, et que leur objet était de nommer d’Orléans régent , ou lieutenant-général du royaume, non parce qu’il était plus capable de gouverner que Louis XVI, mais parce que Mirabeau, Barnave, Péthion, et autres, voulaient tenir les rennes de l’état.
Le 8 Octobre, les poissards vinrent aux Tuileries demander la reine. Madame Elisabeth, soeur du roi, parut, et pria que l’on voulût bien donner à la reine le temps de passer un déshabillé. La reine se présenta au balcon ; on lui demanda la grâce de relever un chapeau qui empêchait qu’on ne vit parfaitement la beauté
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De ses traits, et elle le fit avec la plus grande complaisance. Le propos qu’elle tint ce jour-là aux poissardes, est très remarquable. « Je veux être votre bonne mère ( leur dit-elle) , et vous faire autant de bien que vous avez dit de mal de moi ». Elle promit au peuple de dégager du Mont- de – Piété toutes les reconnaissances qui n’excèderaient pas 24 liv. ; et malheureusement il s’en trouva pour trois millions, et l’on ne put exécuter la promesse en partie.
C’est ainsi que cette malheureuse reine se livrait à ses inclinations bienfaisantes, et ne calculait point. Le roi étant installé à Paris, il était intéressant que la réconciliation se fit entre le peuple et ses gardes ; elle eut lieu aux Tuileries et au palais royal ; les dames s’attendrirent ; beaucoup de filoux prient des habits de femmes, et l’on observa que chaque embrassement bien tendre, était scellé par l’escamotage d’une montre, tabatière ou bijoux.
La ville de Versailles envoie une députation au roi ; elle exprime des doléances, non seulement sur la perte qu’elle vient de faire de la présence d’un roi chéri, mais encore sur celle dont elle est menacée.
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Bailly, à la tête d’une autre députation de la commune, vient se perdre dans les compliments ;il dit au roi que la ville de Paris devait avoir le privilège de posséder sa personne sacrée ; il dit au roi que la ville de Paris est heureuse de penser que sa majesté a contribué à cette grâce. Quoi ! le roi est arraché de son palais par la violence ! et l’on vient le flagorner de cette manière ! Il serait difficile d’imaginer rien de plus imprudent. La détention du roi fut assez rigoureuse ;il n’eut que la liberté de se promener dans le jardin, environné par les soldats de Lafayette, qui marchait sur ses pas.
A cette époque, 300 membres de l’assemblée nationale indignée de ce qui se passait, demandèrent des passeports ; on s’alarma de cette désertion, et il fut décrété que l’on n’accorderait aucun passeport que sur des motifs exposés dans l’assemblée même ; cela n’empêcha point Lally- Tollendal et Mounier de déserter.
Lally-Tollendal justifia sa fuite par un écrit rendu public. « Il a été, dit-il , au-dessus de mes forces de supporter l’horreur de mes fonctions ». « Ce sang, ces têtes, cette reine presque égorgée, ce roi amené esclave à paris, au
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milieu des assassins, ces cris, tous les évêques à la lanterne ; un coup de fusil que j’ai vu tirer dans la voiture de la reine ; la conduite de Mirabeau, celle de Barnave, riant ensemble quand les flots de sang coulaient ; Mounier échappé, par miracle, à 19 assassins : voilà ce qui m’a fait jurer de ne plus mettre les pieds dans cette caverne d’anthropophages, etc. ».
Les Orléanistes sentirent le danger qui les environnait ; ils tinrent conseil,et résolurent d’aller au-devant du coup qui se préparait contre eux.
Mirabeau fut choisi pour conduire l’affaire ; on convint qu’il demanderait à l’assemblée nationale l’examen de la conduite de d’Orléans sur les journées des 5 et 6 octobre.
Mirabeau écrivit au duc, qui ne quittait plus Passy, de se rendre à l’assemblée : d’Orléans lui répondit : Ne faites rien, j’ai changé d’avis. Mirabeau était compromis, il fut outré et s’exhala en invectives. Le B…., dit-il, il dévore le vice et ne peut le digérer (1)
(1) La manière dont Mirabeau s’est exprimé, est tellement obscène, qu’il n’a pas été possible d’y mettre une gaze. J’ai adopté une autre tournure, moins expressive peut-être, mais qui rend l’idée.
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D’Orléans se flattait, il avait toute l’artillerie insurrectionnelle à ses ordres : on verra comment il se tira de cette affaire.
Peu après l’arrivée du roi à paris, l’abondance reparut, mais elle ne dura peu. Lafayette et Bailly allèrent à la source de la disette ; ils découvrirent que d’Orléans faisait enlever les pains que les boulangers cuisaient la nuit, et employait des moyens infernaux pour corrompre les districts et les campagnes ; qu’ils entretenait des journaux incendiaires, tels que celui de Prudhomme ; qu’il était le maître de la presque totalité des grains ; que lui seul dirigeait les mouvements populaires ; et qu’il devait y avoir une insurrection le 19 octobre, dont l’objet était d’égorger la famille royale.
Lafayette se rendit chez le roi, tira de sa poche un papier et lui dit : Sire voici le moment de tout révéler .Alors, il fit part au roi des infamies de d’Orléans, et le roi lui prouva qu’il n’en ignorait aucune. Il fut convenu que l’on donnerait un rendez-vous à d’Orléans chez Montmorin : le duc y vint, et le ministre l’instruisit des choses dont il était accusé ; d’Orléans nia tout avec force. Alors Lafayette sortant d’un cabinet, le confondit. Le duc se trouva mal ; on lui donna
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un verre d’eau, et il fut signifié de se rendre chez le roi, pour recevoir ses ordres ; d’Orléans obéit. « Je sais tout, lui dit le monarque ; j’ai le pouvoir de donner un grand exemple ; j’oublie vos écarts, mais je mets à mon oubli une condition : c’est que vous me donnerez votre parole d’honneur, votre parole de prince, que vous ouvrirez les greniers qui sont à votre disposition, et que vous ferez refluer en France, les grains que vous avez exportés ». « Partez pour l’Angleterre ; je dirai que je vous ai donné une mission importante : ce moyen sauvera votre honneur » ; Je ne puis taire une observation qui, sans doute, n’a pas échappé à mes lecteurs ; que l’on suive Louis XVI, toujours il est grand et quelquefois sublime.
Le duc fit part à son conseil de ce qui s’était passé ; Mirabeau le conjura de ne point obéir, et de permettre au moins qu’il lut un mémoire à l’assemblée pour la déterminer à empêcher son départ. D’Orléans lui répondit qu’il désavouerait la mémoire, si on le lisait, et qu’il tiendrait sa parole. En effet, il partit et la tint religieusement.
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Une réflexion se présente assez naturellement , c’est que d’Orléans manquait de caractère, et que dans les atrocités qui couvrent son nom d’un opprobre éternel, il n’a réellement été qu’une machine dont Mirabeau, Laclos, Sillery, Latouche et autres coquins en sous ordre, se servaient au gré de leurs passions. Il leur fallait un chef et beaucoup d’argent.
D’Orléans avait reçu des humiliations de la cour ; il était aigri : ces malheureux ont profité de cette disposition, pour filtrer dans son coeur les poisons de la vengeance, et pour y parvenir, ils ont mis en jeu tous les ressorts de son amour propre : voilà la clef de tout.
La faction qui voulait conserver son chef, fit croire que le départ de d’Orléans était une lettre de cachet. Lorsqu’il fut parti, elle envoya un courrier à Boulogne, ou le duc s’était rendu. Ce courrier criait dans les rues : Ne laissait point partir le prince, c’est le père du peuple ; la France est perdue s’il s’éloigne. Il se fit un soulèvement. Les Municipaux de Boulogne trouvèrent son passeport très en règle ; mais ils députèrent quatre d’entre eux à l’assemblée nationale, pour connaître ses
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Intentions. Ces députés arrivèrent à Paris, du 18 au 19 octobre. On leur dit que le passeport était bon ; ils reçurent l’ordre de retourner à Boulogne et de laisser partir le duc. On peut blâmer Louis XVI de ne pas avoir donné une grande publicité aux preuves acquises contre le duc d’Orléans, et de ne point avoir frappé du même coup tout son parti ; mais le roi était prisonnier, il ne jouissait pas de la plénitude de sa puissance, et il avait de grands ménagements à garder avec son ennemi ; d’ailleurs, il n’avait pas un conseil sur lequel il pût compter.
Les circonstances ont prouvé la sagesse du roi.
D’Orléans remplit ponctuellement ses engagements. Dès qu’il fut en Angleterre ; les côtes de Normandie se couvrirent de convois, et il eut un moment d’abondance. Il est sûr que ce prince, éloigné, pouvait faire plus de mal que près. Ce trait confirme au moins l’idée que j’ai de lui ; il n’était pas né scélérat, mais il le devint : ce fut l’ouvrage de ses conseils.
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