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F-Chapter 18
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CHAPITRE XVIII
Dialogue intéressant ; mort subite d’un des interlocuteurs.
Fatigué de résider dans un antre habité par des tigres, où je n’entendais que des rugissements, où je ne voyais que du sang, je me détermine à aller à la campagne, dans l’espoir d’y trouver des mœurs plus douces J’aperçois un groupe de paysans et de paysannes ; je me mets parmi eux, et j’écoute : un homme en sarrau de toile disait : Je sommes- nous pas bien heureux ! il n’y a plus de milice, plus de gabelleux, plus de rats de caves, plus de nobles, plus de gros messieurs : tout ça est à bas. – Pauvres imbéciles (répondaient leurs femmes en levant les épaules) si vous faisiez la dépense du ménage, vous croiriez un peu moins à votre bonheur ; si nous vivons mal ; nous ne pouvons acheter ni souliers, ni chemises, ni vêtements ; nos enfants manquent de tout, et pour surcroît, nous sommes forcés de payer le procès de ceux qui plaident. La milice n’avait rien de désagréable ; chaque
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Paroisse fournissait son milicien, et c’était toujours un homme de bonne volonté. Aujourd’hui, il faut marcher malgré soi ; il faut aller se faire tuer, quelques précieux qu’on soit à sa famille ; ou si l’on reste, il faut perdre son temps à monter des gardes, tandis que toute la famille a besoin des bras du chef, pour subsister. –Vous êtes des bêtes, répondent les hommes, nos sages législateurs en savent plus que nous. Il faut chanter ça ira. - Attendez donc que ça commence à aller un peu. – Chantez, morbleu ! ou ….. La force est un argument sans réplique ; oui, ça ira, car ça ne va pas. Un peu plus loin, c’étaient de braves gens qui regrettaient leur bon seigneur. Hélas ! disaient- ils, nous vivions avec lui, aujourd’hui, il ne peut ni nous soulager, ni nous employer ; il est ruiné, et nous languissons.
Ici, c’étaient les femmes qui se déchaînaient avec un acharnement incroyable : « Misérables pleureurs, disaient- elles, vous ne compte donc pour rien le droit d’insulter M. le comte ; de lui disputer la première place de l’église, et de jeter de la boue sur la robe de Mme la comtesse, si j’en eus envie de piller, de brûler leur château, et de les assassiner s’ils osent nous regarder avec leur ancienne dignité ? et vive
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le bonnet rouge, et vivent les jacobins ! et ça ira, pourvu que ça reste comme ça ; car nous sommes les maîtres, et c’est bien doux.
A quelques pas de là, étaient des malheureux, dépouillés, qui avaient compté sur une juste et préalable indemnité ne venait point. Des agitateurs, des fermiers, des intrigants qui avaient acheté des biens pour la dixième partie de leur valeur, les haranguaient, et voulaient leur persuader qu’ils étaient heureux….. – On nous a tout ôté ; nous n’avons rien. – N’importe ! vous êtes heureux ; criez, Vivent les jacobins, ou nous vous assommerons ; voilà nos pouvoirs exécutifs : c’étaient de gros bâton, terminés en massues.
La campagne n’étant pas plus sage que la ville, je reviens sur mes pas.
Il était heure de dîner, et j’étais dans un bourg, une enseigne, sur laquelle je lus, Bon logis, m’invita à entrer dans la maison.
Je me livrais à mille réflexions, en attendant le dîner, lorsque j’entends dire, d’une voix très distincte, Il y a longtemps que vous me persécutez pour savoir mon opinion ; eh bien ! je vais vous le dire.
Il y avais une crevasse à la cloison de ma
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Chambre ; je regarde, j’aperçois une table, et je ne peux voir, d’un côté, qu’une cravate élégante, et de l’autre, une perruque.
Le dialogue me parut très intéressant ; le voici tel que je l’ai transcrit en caractère tachigraphiques :
La Perruque
Je crois que la révolution française n’ira pas.
La Cravate
Pourquoi, s’il vous plait ?
La Perruque
Parce qu’il est impossible que ça aille ; un gouvernement que ça aille ; un gouvernement est une machine politique ; il faut des poids, des contrepoids, des leviers, et je ne vois rien de tout cela.
La Cravate
Vous trouvez donc la constitution mauvaise.
La Perruque
A coup sûr elle n’est pas bonne.
La Cravate
J’y vois de grandes vues.
La Perruque
Et moi aussi ; mais il fallait que les passions fussent neutres.
La Cravate
Où remarquez- vous de la passion.
La Perruque.
Partout je vois la vengeance de Mirabeau contre la noblesse, et partout j’aperçois le cachet de l’intérêt.
La cravate
Citez- moi un seul exemple d’intérêt.
La Perruque
Dans l’abolition de la dîme ; je vous demande quel bien le peuple pouvait en retirer.
La Cravate.
N’approuvez- vous pas au moins les lois établies pour l’administration du royaume ?
La Perruque.
Eh ! comment diable voulez- vous que l’on administre ;
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Il n’y a pas de force, et l volonté générale est de ne rien payer. Je dis que l’impôt trop pesant sur les fonds, est impolitique, parce qu’il fait renchérir les denrées.
La Cravate.
Expliquez- moi cela, je vous prie.
La Perruque ;
N’est- ce pas la terre qui produit le chanvre le lin ?
La Cravate.
Oui.
La Perruque.
Plus les terres sont taxées, plus leurs productions doivent avoir de valeur.
La Cravate.
Cela ma parait conséquent.
La Perruque
Donc les chemises, le line, les étoffes doivent éprouver une augmentation proportionnelle à la taxe.
Les bestiaux se nourrissent des productions de la terre, donc les bottes, les souliers, le lait, la viande doivent également augmenter …….
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La Cravate.
Je sens cela.
La Perruque.
Donc, le vin, l’eau- de- vie, la bière, le cidre, les fromages doivent suivre la proportion ….. ; mais nous avons encore bien des échelons à parcourir.
Si les denrées augmentent de valeur, il faut que les ouvriers obtiennent une augmentation de salaire ; donc, d’un impôt mal calculé, naît un impôt naturel sur tous les objets de consommation. Les impôts indirects étaient bien mieux vus, l’homme qui ramassait des clous dans les ruisseaux, payait au moins 40 liv. ; par an, sur toute sa consommation, et il ne le savait pas. Il fallait, je crois, épargner les terres, mais appuyer fortement sur les portes cochères, les carrosses, les livrées, le café, les cartes, les liqueurs, les cabarets, la poudre, etc. etc. Une taxe sur les chiens eut été sage, elle en aurait diminué le nombre. Supposons 3000 chiens dans une ville de 18 = 20 mille âmes ; l’un dans l’autre, ils doivent coûter 1 500 livres de pin par jour ; par an, plus de 547 mille livres ; et s’il y a 500 mille chiens inutiles en France,
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il est facile de calculer la quantité énorme de nourriture que l’on pourrait porter sur les bestiaux, la volaille, etc. (1)
La cravate. Vos raisonnements me plaisent beaucoup ; continuez je vous prie.
La Perruque.
Les contributions sont livrées à l’arbitraire, et l’article des finances est manqué ; voilà ce que je vois.
La Cravate.
Vous m’étonnez.
La Perruque.
On a divisé la somme à percevoir, sans examiner la nature des sols : on n’a pas fait attention qu’un petit canton qui produit d’excellent vin, est plus précieux qu’un très vaste terrain en joncs et mauvaises herbes. (1) Cette idée n’est pas la même que celle de Santerre. Je serai fâché d’avoir quelque chose de commun avec cet homme exécrable.
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On a estimé le produit d’un arpent de pré, 30 l. et certains ne rapportent pas un écu ? Je connais une terre dont le revenu est de 10 000 liv. au plus, sur laquelle on a établi une contribution foncière de 6 000 liv.
La Cravate.
Au moins, on revient de ces erreurs, et ci devant …..
La Perruque.
Je conviendrai de tout ce que vous voudrez ; mais convenez ainsi qu’il est bien gênant d’écrire sans cesse des pétitions, et bien fatiguant de faire des démarches continuelles, pour empêcher la force de vous accabler.
La Cravate ;
Ne trouvez- vous pas la puissance municipale plus douce que celle des ci- devant intendants ?
La Perruque.
Je la trouve infiniment plus dure. Le municipal campagnard est un ignorant qui ne sait calculer que ses intérêts. La raison n’a pas beau jeu contre l’égoïsme et la force.
L’assemblé nationale a fait une lourde faute
(260) En armant les campagnes : les meurtres sont plus fréquents ; le braconnage a ôté le goût du travail, et l’esprit de révolte s’est manifesté à un point inquiétant. Autrefois, deux cavaliers de maréchaussée allaient mettre la police dans une commune ; à présent, il faut un détachement nombreux : il est dangereux de sortir le lion de sa cage.
La Cravate.
Au moins la justice doit vous paraître mieux administré.
La Perruque.
C’est une chose à examiner ; il me paraît bien étrange, au moins, que l’on fasse entrer les tribunaux dans la contribution publique. Pourquoi faire payer à eux qui ne plaident pas, les sottises de ceux qui plaident ….. Il ne pouvait exister un moyen plus sûr pour multiplier les procès.
La Cravate.
La vénalité des places a toujours été regardée comme un vice de gouvernement.
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La Perruque.
Eh bien ! il fallait créer un impôt sur les procès, selon leur importance ; en former une caisse, et payer les juges avec le produit de l’impôt ; alors, les plaideurs seuls auraient payé, et tout le fardeau tombant sur celui qui aurait eu la mauvaise cause, on aurait par là corrigé les chicaneurs, qui faisaient commerce de procès.
La Cravate.
Mais la féodalité, la chasse, n’étaient- ce pas des choses odieuses ?
La Perruque.
A qui l’abolition des droits féodaux a-t-elle été utile ? est- ce au peuple ? Pour faire peu de bien, on a ruiné cent mille familles ; cela méritait d’être examiné avec réflexion, et c’est ce que l’on n’a pas fait. Quant à la chasse, croyez que les dégâts des animaux ont été exagérés, et que l’on a calculé sur de fausses données ; croyez que le fermier, pour payer le moins possible, attachait une grande importance à de petits dégâts.
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La Cravate.
Que fallait-il donc faire ?
La Perruque.
Laisser aux propriétaires seuls, la chasse des lièvres et des perdrix; permettent les tracs dans les bois, deux fois l’année, pour détruire les loups, les bêtes fauves, nuisibles, et abandonner la chasse aux traqueurs ; ce moyen, en empêchant l’extrême multiplication des animaux voraces, aurait été en même temps, juste et utile.
La Cravate.
Mais les environs de Paris étaient dévastés.
La Perruque.
Ne croyez donc pas tout ce qu’on vous dit. Questionnez maintenant le fermier, il vous dira que sa récolte, avant ou pendant la Révolution, est la même ; ce sont les chasseurs qui ont dicté le décret sur la chasse, et c’est encore un exemple de passion, dans la création des nouvelles lois.
La Cravate.
Il faudrait que vous vissiez l’ensemble de la machine,
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pour la juger, vous ne parlez que de détails, et partout la malveillance met des obstacles à la réunion des pièces de rapport.
Dans 30 ans, monsieur, l’état sera libéré et l’abondance générale en sera la suite ; il n’y aura ni riches, ni pauvres, ni nobles, ni roturiers, ni prêtres, ni laïcs, il sera ignominieux de servir : tous les états voisins prendront le même esprit, et la paix sera générale …. Qu’importe la génération présente.
La Perruque
Vous me faîtes pitié, monsieur, avec vos chimériques espérances ; dans 3 ans tous les biens nationaux seront épuisés, et nous serons sans ressources.
Le fermier propriétaire, n’étant plus assujetti à des époques fixes, pour payer sa redevance, travaillera moins, cultivera mal. Celui qui n’en a pas, a une autre fortune, son talent, son travail, qui ont des objets d’échange.
Il faut des distinctions ; elles élèvent l’âme ;
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Autrement point d’émulation (1) ; il faut des prêtes pour le service des autels ; et pour les faire respecter, il faut un habit particulier. Mais on doit être d’une sévérité contre ceux qui mènent une vie scandaleuse ;
L‘ignominie u service serait une chose mal vue. Les malades, les impotents, les vieillards, les enfants ont besoin de domestiques.
Au reste, la domesticité n’a rien de bas ; un bon domestique est l’ami de son maître.
Les états feront toujours des lois pour les hommes, et ne tenteront jamais de former les hommes sur des lois nouvelles.
La paix perpétuelle fut un beau rêve de Henri IV, et depuis de l’abbé de St- pierre.
Quand au bonheur de la génération future, j’ai connu un fou qui pensait à se marier, et qui se privait de tout pour les enfants qu’il aurait un jour ….. Mais que vois-je !..... une bande de coquins interrompent les interlocuteurs …. Ils maltraitent la Cravate, ils coupent la tête à la Perruque, parce que ses raisonnements l’ont fait juger aristocrate : (1) Le maréchal de Saxe disait, que les deux grandes jouissances de sa vie, étaient d’avoir été couronné au collège et à l’opéra.
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j’aperçois par la fenêtre la Perruque dans la boue, et la tête au bout d’une pique (1).
Je quitte ce lieu d’horreur, où deux amis ne peuvent causer librement, où l’on assassine celui qui ose raisonner, et je reprends la route de Paris.
Arrive près de la samaritaine, je vois un vieux soldat à plaque, aux prises avec une marchande de marrons ; j’écoute un instant ; il voulait la forcer de prendre un assignat faux.
Vers le milieu du Pont- Neuf, j’aperçois une jeune fille de douze à treize ans, couverte de sang ; ce sang sortait de ses oreilles ; c’était un soldat qui, en passant, lui avait arrachez ses anneaux d’or ; et le soldat s’en allait fort tranquillement.
J’arrive au bout du pont- Neuf ; là gémissait un jeune domestique, âgé de quinze à seize ans ; un soldat venait de lui voler quatre cents livres.
Les voilà (disait le voleur) ils sont à moi, et c’est toi qui es le coquin. Il ne fallait pas d’enquêter pour juger ce procès ; (1) Cette scène est vraie, on a pris une cravate et une perruque, pour ne pas nommer les interlocuteurs.
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D’un côté, c’était l’audace impudente du crime ; de l’autre, la candeur de l’innocence.
Quoi ! disais-je ces trois scènes se passent dans le même instant, en plein jour, dans le passage le plus fréquenté de Paris : et l’on ne dit rien ! …. Paris est un coupe- gorge ; sauvons- nous …. Et je me sauve (1).
(1) J’ai été le témoin de ces trois scènes, en traversant le Pont- Neuf.
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