 |
F-Chapter 23
Page: 18-32
CHAPITRE XXIII.
Quel devait être le premier coup d’oeil de la seconde assemblée ; ce qu’il a été ; calcul illusoire des départements , pour induire le peuple en erreur ; le premier essai des forces de la législative porte sur le roi ; des brissotins, des Maratistes ; réflexions diverses ; système des jacobins ; portrait.
Le premier coup d’oeil de la seconde assemblée devait se porter sur la situation exacte de l’état ; il fallait qu’elle suivît bien exacte-
( 18 )
ment le fil du prétendu compte donné par Montesquiou , qui n’était qu’une imitation de celui de M. Necker ; il fallait qu’elle comparât la fortune du royaume avant la révolution , avec celle du moment où elle s’est chargée de le gouverner ; car il est reconnu en poli- tique , que le malheur ou la prospérité d’un empire , dépendent absolument des finances. Il fallait qu’elle secourût cent mille chefs de familles destituées de leurs moyens de sub- -sistance ; qu’elle rétablît l’obéissance ; qu’elle distribuât les pouvoirs de manière à détruire la tyrannie populaire ; qu’elle travaillât sur les erreurs de la nouvelle constitution , comme l’assemblée constituante avait prétendu travailler sur les abus antérieurs à sa mission. Sa marche était tracée, de la manière la plus positive. Elle a pris le parti singulier, de se charger de la masse des décombres, sans état de lieu , et de se laisser dominer par le parti qui voulait la continuation du désordre. Il ne fallait qu’avoir les premières notions du sens commun, pour sentir la fausseté des calculs, par lesquels on induisait le peuple en erreur. J’ouvre l’arrêté d’un département ; après
( 19 )
un préambule pompeux , il dit à toutes ses communes : Vous êtes soulagées , en voici la preuve : Les impositions et impôts indirects montaient ci-devant , à …………………… 9,239,029 liv. Maintenant ils ne portent qu’à 7,059,247. ------------- Donc vous payez de moins……2,179, 782 liv. Voilà , voilà les bienfaits du nouvel ordre des choses ! Pauvre peuple , comme on t’abuse ! On ne te dit pas que les revenus de ceux qui te faisaient vivre sont diminués de moitié : que les riches ne font plus travailler ; que tes ressources s’anéantissent ; que les impôts du sel et du tabac , qui te coûtaient si peu , et qui te faisaient tant crier , sont convertis en un impôt exorbitant sur tous les objets de commerce possibles , parce que les marchands te font payer le timbre , les patentes , les augmentations de loyers , de denrées etc. , etc. Que l’artisan aille au cabaret, il payera 12 s. le même vin qui en valait 8 avant l’aboli- tion des aides. Ce n’est pas tout ; le frelatage, difficile lorsqu’il y avait des vérificateurs, se fait sans contradiction. Qu’il aille chez un marchand, c’est à qui le trompera ; la bonne-
( 20 )
foi était l’âme du commerce , la cupidité a pris sa place. Et l’on prêche au peuple qu’il est soulagé, et qu’il doit montrer sa satisfaction ! Je ne sais quel moine disait à un patient, sur la roue : Mon ami, consolez-vous ; ce que vous souffrez est pour votre bien ; vous êtes à la porte du paradis. Quelle est la cause du désordre affreux qui afflige la France ? c’est le nouvel ordre des cho- -ses. Il est donc mauvais, puisqu’il produit de pareils effets, puisqu’il fait tant de mécontents. On a beau dire, Les aristocrates ne veulent pas le bien ; ce sont eux qui font brûler leurs châteaux, dévaster leurs bois. Quel pitoyable raisonnement ! L’aristocrate noble (puisque le mot aristocrate est consacré aux mécontents) , veut jouir de la propriété qu’il tient de ses pères. L’aristocrate prêtre veut que son église ait un chef ; l’aristocrate raisonnable , dans tous les états , veut un souverain soumis aux lois , et ne veut pas être régenté par une secte qui vise à gouverner le monde , qui envoie des apôtres pour remuer les esprits , et souffler le feu de la discorde ; qui , enfin , employé les moyens les plus atroces pour établir et cimenter
( 21 )
son despotisme universel. Elle a beau faire , dis-je , sa morale ne prendra point , et le réveil de la raison sera terrible. Mais puisqu’il y a des opinions contraires et des partis bien prononcés, auxquels doit-on donner la préférence? Il faut des juges neutres, pour décider cette question ; eh bien! les juges sont les nations étrangères. L’Allemagne déteste les jacobins ; le Russe, le Prussien ; le Sarde , le Danois les mépri- -sent ; le Suisse les berne ; l’Anglais les joue ; aucune puissance ne veut reconnaître le gou- -vernement Français ; aucune nation ne veut traiter avec l’assemblée nationale : or les na- -tions qui nous jugent sont dans le point d’optique pour bien voir. On ne peut nier que, de tous les genres de folies possibles , celle de vouloir seul avoir raison , ne soit plus extravagante. La révolution doit son caractère atroce aux moyens violents mis en avant pour incendier tous les empires et les désorganiser. Il faut ( a dit Brissot ) il faut mettre le feu aux quatre coins de l’Europe ; c’est le seul moyen de nous sauver : n’était-il pas plus simple de rappeler la raison , et de la consulter ?
( 22 )
Ce Brissot était un malheureux prote , chassé de Boulogne-sur-Mer : et voilà le régulateur de cent millions d’individus : car il voulait gouverner l’Europe. On est stupéfait des grands effets produits par de si petites causes. Le duc de Brunswick fait un manifeste ; on y répond , d’abord par des huées , puis par 25 ou 30 mille assassinats ; ensuite, par la chute du trône Français. Et qui opérait ces choses étonnantes ? une meute conduite par quelques dogs Anglais enragés : voilà le vrai. Franklin avait dit, après beaucoup d’autres, que celui qui transporterait les prin- cipes du christianisme dans l’état politique , changerait la face du monde. L’égalité et la fraternité n’ont encore changé que la face de la France ; partout ailleurs on a senti que la morale chrétienne et la politique doivent s’envisager sous des rapports différents. Louis XVI avait accepté la constitution : il est évident qu’il y fut contraint par l’em- pire des circonstances ; car les défauts qu’il y avait trouvés trios mois avant , existaient toujours; au surplus , cette manie d’avoir une constitution écrite et publique ; la volonté
( 23 )
générale, mise à la place du bon sens ; les droits de l’homme , germes éternels de discorde ; la démocratie royale ; le niveau absurde de l’égalité , et mille autres monstruosités poli- tiques , soutenues par une multitude de jeunes écervelés , avaient formé un gouvernement si vicieux que le pouvoir exécutif ne pouvait rien sans le concours de la populace. Ce fut dans cette crise que l’assemblée législative prit les rênes de l’état. Eblouie par l’appareil , étonnée de l’autorité dont on lui remettait le sceptre , elle fit le serment de soutenir cette constitution dont elle connaissait parfaitement les défauts. On ne peut révoquer en doute qu’il n’y eût réellement des hommes très éclairés, dans l’assemblée constituante ; mais , malheureusement , tous se livrèrent à l’esprit de parti , et se laissèrent corrompre. On ne peut douter également qu’il n’y eût encore un assez grand nombre de gens sages , que les circonstances ont rendus impuissants. Mais la législative se trouva moins bien composée ; c’étaient des marchands , des pro- cureurs , des fermiers pleins d’orgueil , qui n’étaient sensibles qu’au plaisir de dominer ; des jeunes gens , sans expérience ; des ergo-
( 24 )
teurs de société , qui se croyaient des personnages , parce qu’ils pouvaient mettre au jour quelques sophismes , et se targuer de leur présomptueuse impudence. Le premier essai de ses forces, fut sur le pouvoir exécutif ; elle commença par suppri- -mer les mots sire, majesté, et se glorifia d’avoir mesuré ses inclinations sur les révé- -rences du monarque. Cela fit pitié d’abord , et l’indignation qui se manifesta ensuite , fut le dernier témoignage d’attachement du peuple pour son roi. On rapporta le décret qui dé- clarait le président l’égal du souverain ; mais on travailla la populace , de manière à écarter l’idée de respect attachée au mot roi. On devina parfaitement les intentions de cette seconde assemblée ; l’attente n’a point été déçue. A peine fut-elle installée qu’elle oublia ses serments, déclara une guerre ouverte à ses prédécesseurs, au roi , à ses ministres , à tous les souverains de l’Europe : un nouveau fana- tisme s’éleva sur le précédent ; une fureur dévastatrice , plus forte encore que la première , éclata avec explosion. Le roi, dénué des moyens d’autorité, ne songeait qu’à suivre sa ligne constitutionnelle ,
( 25 )
bien persuadé que cette conduite sage lui obtiendrait , pour soutien , au moins les amis de l’ordre et de la tranquillité ; il se trompait , la minorité était entière , entêtée , orgueil- leuse ; elle savait bien qu’à l’aide des clameurs , des attroupements , des orateurs populaciers , soutenus , propagés par une municipalité turbulente , elle viendrait à bout de ses projets. Le roi restait fidèle à son serment ; c’était ce qu’on ne voulait pas ; le grand art des factieux était de l’accuser des maux qu’ils répandaient avec profusion. L’assemblée législative avait ouvert ses séances en octobre 1792, et dès les premiers jours de novembre , elle avait rendu un décret qui condamnait à mort les émigrés non rentrés avant le premier janvier. Le roi, en vertu de ses prérogatives , refusa de sanctionner ce décret atroce : bon par essence , il espérait ramener les émigrés , par des moyens plus doux : en effet , ne valait-il pas mieux employer le langage de la persuasion ? Mais un rassemblement d’émigrés tenait le peuple en alarme, et l’on ne voulait pas laisser échapper ce moyen , dont on pouvait se servir pour l’irriter. Les motifs doux et purs du roi pour refuser sa sanction à un décret odieux,
( 26 )
étaient bien peints dans ses lettres à son frère ; mais on ne lui en tint aucun compte , parce qu’absolument on voulait qu’il eût des torts ; c’était le plan du parti, qui ne pouvait éta- blir sa puissance que sur la perte du souverain dans l’opinion publique. On ne peut , sans indignation , porter ses regards sur le procédés affreux qu’éprouva Louis XVI. L’assemblée n’était occupée qu’à soulever le peuple ; qu’à déclamer contre le veto suspensif; qu’à faire des caricatures odieuses , des chansons infâmes : le roi et sa famille ne pouvaient respirer l’air , sans être outragés ; il essaya d’appeler , dans son conseil , trois hommes marquants dans la faction dominante ; tous trois le trahirent : Roland lui écrivit une lettre insultante ; Servan se conduisit indignement : les jacobins avaient alors une très grande prépondérance ; cette société renfermait , dans son sein , les germes de tous les malheurs de la France ; elle a produit les plus grands conspirateurs ; elle a prêché ouvertement la révolte ; elle a osé créer puissance , et forcer souvent les législateurs à décréter des lois barbares ; elle institua les dénonciateurs , les incarcérations arbitraires ; toutes les vexations possi- bles sortaient de cet antre infernal : ce qui
( 27 )
divisa les Français en deux classes , savoir : les oppresseurs et les opprimés. La société des jacobins n’était qu’un atelier d’intrigue, le point de ralliement de tous les mauvais sujets du royaume ; l’égout où se réunissait ce qu’il y avait de plus immoral , de plus impur , de plus atroce dans les sociétés. Ce qu’ils ont opéré en masse ; ce que les individus jacobins ont fait dans leur parti , sont tels que maintenant ce titre seul fait dresser les cheveux ; jacobins et scélérat sont des mots Devenus synonymes. Dès que cette société fut établie, elle se montra sous un aspect redoutable ; point de liberté, point de places, point de richesses que pour elle ; c’était une réunion de gens turbulents, accablés de dettes, chassés des emplois,couverts d’opprobre , qui voulaient renverser les fortunes , afin d’en ramasser les débris. Pour dominer l’esprit public, elle s’empara des journaux, elle proposa des affiliations avec toutes les villes ; c’était le jésuitisme renouvelé sous une autre forme. Devenus censeurs de la pensée, quiconque voyait clair, quiconque sentait le danger de cette inquisition , était dénoncé à l’opinion publique , comme ennemi de la patrie.
( 28 )
Alors , les haînes personnelles éclatèrent , la calomnie fit siffler ses serpents ; les ramifica- -tions jacobiniques couvrirent la France entière ; l’art des séditions se professa, et des armées de brigands , le sabre ou la pique à la main , furent les apôtres de cette doctrine. Alors il existait deux partis bien prononcés, les Brissotins et les Maratistes. Les premiers avaient une espèce de répertoire composé des mots ordre , droits de l’homme , respect , souveraineté populaire ; les seconds ne parlaient que des lois agraires , que d’égalité dans les fortunes , que de patriotisme , enfin , que de glaive , de loi et d’assassinats. Comme ceux-ci avaient plus d’audace, ils renversèrent les autres. Après cette victoire, on envoya dans les départements, des commissaires exterminateurs ; et tout ce qui n’était pas jacobin se trouva entre le pillage, la prison, ou la mort. On plaça des hommes féroces au ministère, aux armées, et le manége des Tuileries ne fut plus qu’un repaire de tigres. << Apportez un gobelet de sang à monsieur , disait un membre de la droite : il a soif ! Baignez ces messieurs dans une baignoire de sang de patriotes ! répondaient les membres du côté gauche >>.
( 29 )
C’est ainsi que l’on s’apostrophait de part et d’autre , dans le sanctuaire des lois ; les jacobins disaient ouvertement , que les propriétés étaient communes , et que les patriotes seuls méritaient d’être ménagés. On ne peut plus douter maintenant, que leur projet ne fût , 1. De faire une révolution générale de la révolution Française ; 2. D’abattre tous les trônes ; 3. D’avoir une démocratie armée et sans limites ; 4. De dépouiller tous les propriétaires, pour faire un partage général ; 5. De parvenir à ce partage, en mettant les forces dans les mains des sans-culottes Exclusivement ; 6. De conquérir pour nourrir la guerre ; de la soutenir par le pillage ; Ce plan fut tracé par Cambon ( 1 ) , et l’on a connaissance d’une lettre de Brissot , qui disait , Dumourier ne convient point ; il faut Miranda. Tels étaient les motifs de la guerre. ( 1) Ce Cambon est un marchand de Montpellier ou de Toulouse , connu pour un fripon.
( 30 )
Pour disposer d’une masse énorme de furieux, on employa des forces plus puissantes que le canon , qui sont la convoitise , la haine , l’indépendance , l’intérêt et vanité , l’im- punité des crimes. Au discrédit du papier , on substitua le pillage. C’est avec ces moyens , que l’on vit sortir , comme par enchantement , des armées formidables , du sein de la terre , tant combattantes que supplémentaires : ce qui donna encore à la France l’aspect d’une vaste caserne. Mais comment payer tant de soldats , quand l’état n’a pas de revenus fixés ? le moyen est simple : on pille d’une main , et l’on paye de l’autre ; voilà à quoi se réduit le régime d’une république militaire ; et voilà précisément pourquoi on se souci peu des arts , des ateliers , des usines , des fabriques , du commerce : tout cela demande des bras , et il faut des soldats , dont les meilleurs sont les plus accoutumés aux crimes ; voilà enfin pourquoi on a ouvert les prisons , les cachots , et déchaîné les galériens. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu le traité de la physionomie de Lawater, pour distinguer un patriote exagéré : c’est une espèce d’hommes particulière. Une famille avait-elle un mauvais sujet ,
( 31 )
ou une province un scélérat banni pour crimes , il se faisait jacobin , ou patriote , pour avoir le droit de montrer l’audace de ses pensées , et les fureurs de la scélératesse. En général, le jacobin a des traits qui le font remarquer. Voici son portrait , je crois qu’on le trouvera ressemblant. Il est bilieux, livide ; son oeil est farouche ; il écume en parlant ; sa voix est rude ; ses gestes durs ; son caractère est irascible ; ses goûts sont crapuleux ; son langage est gros- sier et insolent ; il dédaigne la propreté , parce qu’elle est assujettissante ; les charmes du beau sexe ne le séduisent point ; il ne voit dans une femme qu’une femelle ; les arts n’ont pour lui nul attraits ; les idées du grand , du beau , du noble , de l’honnête lui sont abso- lument étrangères ; ses traits sont fortement prononcés , ses cheveux rudes. Danton, Robes- pierre , Collet-d’Herbois , Duhem , Carrier pouvaient être signalés de cette manière. Si l’on remarque une belle figure parmi les jacobins , qu’on l’examine , on verra que ses yeux sont toujours en mouvement , comme ceux des bêtes féroces ; j’en ai fait dix fois la remarque. Lorsque la montagne existait, rien n’était
( 32 )
plus facile , au premier aspect , que de reconnaître un de ses membres ( 1 ). Je reviens à l’assemblée législative. Les deux partis dont j’ai parlé, savoir : les brissotins et les maratistes se disputaient le gouvernement ; mais en outre , il y avait les modérés , les indépendants , les anarchistes et la montagne. Le capucin Chabot était à la tête des Anarchistes ; Basire , Merlin de Douay et autres gouvernaient la terrible montagne. A la tête des ces partis étaient les grands meneurs, comme Sieyes ; et le tout formait deux sectes , les jacobins et les feuillants ; les cordeliers vinrent après ; derrière le rideau étaient les directeurs principaux , qui tiraient parti de la férocité des uns et de la nullité des autres. Telle était l’organisation de cette seconde assemblée , plus impérieuse , plus délirante que la première. --------- ( 1 ) Dans la description que j’ai faite d’un jacobin , je ne comprends point une multitude d’honnêtes gens égarés , qui fréquentaient leur société dans l’origine , pour passer le temps et s’instruire des affaires politiques. J’en connais plusieurs de cette espèce , et je leur ai prédit leur repentir.
( 33 )
Les feuillans ne tardèrent pas à être poursuivis par les jacobins ; ceux-ci ne voulaient point de rivaux , et leur acharnement fut extrême ; bientôt le nouveau club fut renversé , parce que Péthion , Danton et Manuel , à la tête de la municipalité , donnaient aux jaco- bins une force très puissante.
|
 |
 |