Return to
  Isaac Book





F-Chapter 24

Page: 33-46

CHAPITRE XXIV.

On donne des canons aux bataillons ; Coblence est le rendez-vous des émigrés ; affaire
du 20 juin 1792 ; on fait venir une horde de scélérats , nommés Marseillais ; leur
début ; cause de la haine de Péthion contre le roi ; on parle du comité Autrichien ;
cette calomnie est victorieusement combattue par le ministre Bertrand.

Lafayette venait de partir ; pour le remplacer , on avait nommé six chefs , qui devaient
commander alternativement.
A cette époque, chaque bataillon de Paris reçut deux pièces de canons , lesquelles furent
abandonnées à la populace , parce qu’il fallait


( 34 )

les traîner, les manoeuvrer, et que ce travail ne pouvait appartenir qu’à des artisans, accou-
tumés à faire usage de leurs forces.
Les émigrés continuaient de se rendre à Coblentz, dans l’électorat de Trèves, et y
formaient un noyau d’armée.
Ce point de ralliement inquiéta l’assemblée; elle résolut la guerre, força le roi de la décla-
rer, et ce fut l’incompréhensible Dumourier qui la proclama au milieu des acclamations,
comme si la guerre eût été un bonheur. Brissot la fit décider pour détruire la royauté. Nous
avons besoin de trahisons ( a-t-il dit aux jacobins ) notre salut est là. Barbaroux s’exprima encore plus fortement: << On accable de calomnies ceux qui ont demandé la guerre: elle
était nécessaire: la guerre tuera Louis XVI >>.
Le roi pouvait-il échapper à tant d’embûches, et au système dont il était l’objet et
la victime? toujours il a eu le pressentiment que la guerre le renverserait de son trône.
Les premières hostilités furent des revers; Rochambault fut disgracié; Dillon massacré;
Gouvion tué; mais cela n’affecta que faiblement les législateurs, dont l’objet principal
était de déchaîner le peuple contre la royauté, et de s’en partager les dépouilles.









( 35 )

Le roi avait une garde de 1800 hommes ; on la licencia malgré lui, et les ministres furent
choisis parmi les plus enragés Jacobins.
Dès ce moment, la conjuration, tramée de longue main, se montre à découvert ; les
bourreaux d’Avignon sont amnistiés ; les autorités de cette même ville se composent des
mêmes brigands dont la justice demandait le supplice et Jourdan , le coupe têtes , prend
le commandement des troupes.
Dans les factions des Bourguignons et des Orléanais, on avait mis le nommé Cabache,
boucher , à la tête d’une bande de massacreurs ; les mêmes circonstances produisent , assez
ordinairement , des événements semblables.
On fait plus encore : méconnaissant absolument l’autorité souveraine , on forme un camp
sous Paris ; on fabrique pour trois milliards d’assignats ; on leur donne , pour hypothèque ,
les droits féodaux abolis , et les biens des émigrés.
L’assemblée fit un décret odieux contre les prêtres insermentés : ce décret ordonnait qu’ils
fussent arrachés de leurs foyers , sur une dénonciation sans preuves ; Louis XVI rejeta ce
décret tyrannique ; pour exciter le peuple , on fit faire des adresses par les sociétés popu-


( 36 )

laires : et c’était Péthion ( irrité de ce que le roi , à son retour de Varennes , s’était plus occupé
de Barnave que de lui ) qui méditait une scène affreuse.
Roland et Servan , renvoyés , le secondèrent ; nous allons voir les effets de cette conspiration.
Le 18 juin 1792 on annonça au roi l’insurrection qui se tramait , pour décider sa sanction au décret contre les prêtres ; il persista à le refuser : ce trait de courage est digne
d’admiration.
Le 20 juin 1792 , on fait faire une pétition par le peuple souverain ; elle est présentée à
l’assemblée par 8 ou 10 mille hommes et femmes , armés de piques , de broches , de haches ,
de pioches , de bâtons ferrés , de sabres , d’épées rouillés , etc. L’orateur réclame les droits de
l’homme ; il cite Cicéron , Démostènes ; il se plaint que le pouvoir exécutif a renvoyé
des ministres patriotes ; il compare ce pouvoir à un roseau qui doit plier devant le chêne
robuste de la nation ; il demande pourquoi la haute cour nationale ne fait pas couper des
têtes ; il veut voir couler le sang des conspirateurs ; l’heure est arrivée ; l’arbre de la liberté va
fleurir en paix.
Des tréteaux avaient été posés partout ; à

( 37 )

chaque coin de rue on haranguait le peuple , on lui disait :
<< Souverain de la monarchie Française , vengez-vous de tout ce qui s’oppose à votre
puissance : l’insurrection est une chose sainte : c’est un devoir ; la naissance n’est due qu’au
hasard ; la liberté , l’égalité vous permettent de prendre ce que les riches ont usurpé : le
partage est facile ; vous avez le droit de le faire ; le patriote ne pille point , il prend ce
qui est à lui>>.
Peu de temps après la sortie des pétitionnaires, de la salle de l’assemblée , le représentant
Dumas arrive essoufflé ; il annonce que le roi est en danger : on rit. << Je lai vu , dit-il ,
insulté , menacé , outragé >> ; on interrompt Dumas par des huées. << L’Assemblée nationale
doit donner des ordres pour la sûreté de sa personne >>. Les murmures font taire Dumas…
Grand dieu ! quels législateurs !
Tandis que l’on assiégeait l’intérieur du château, on criait du dehors , La tête du roi ?
la tête de la reine ! un forcené s’avance pour tuer le roi ; le coup est paré par un nommé
Canole ; un autre veut que le roi boive à la santé de la nation; le roi n’hésite pas, il
boit ; cette action vaut celle d’Alexandre. Un

( 38 )

des amis de Legendre l’affuble d’un bonnet rouge. Péthion paraît et dit: << Sire, vous n’avez
rien á craindre, - Rien à craindre >>, répliqua le roi; << l’homme qui a une conscience pure,
ne tremble jamais >>. Puis prenant la main d’un grenadier, il la posa sur son coeur: << Mon
ami ( continua le roi ) dis à cet homme que je suis dans un état calme >>.
On demande au roi sa sanction contre les prêtres; il répond: Ce n’est ni le moment
de solliciter, ni celui d’obtenir.
Péthion reste confus. Que Louis XVI était grand (1)!
Le roi parla à Péthion, sans vivacité, quoiqu’il le connût pour l’instigateur de cette
insurrection: << Monsieur, lui dit-il, l’Europe vous jugera >>.
Echappé au fer des assassins, le 22 juin le roi proclama qu’il se vouait à la rage des
furieux, mais que rien ne changerait ses prin-

(1) Que l’on suive le roi dans toute l’étendue de sa chute, toujours il fut grand.
L’histoire, en traçant sa vie, ses moeurs, sa conduite, ne manquera pas de lui assigner une place



( 39 )

cipes. Qu’ont fait de plus les grands rois , dont les noms sont si chers à la postérité ?
Péthion ne put digérer une scène où Louis XVI avait montré tant de vertu. Il
désirait une sortie vive , qui lui permît de se plaindre : rien ne déconcerte plus la fureur
que la modération.
Que fit le maire pour se venger ? il demanda la déchéance , forma le projet de remplacer
le roi dans son palais , et le poursuivit jusque dans sa captivité.
Les cordeliers eurent grande part à cette journée.
On entendit Santerre dire : << Le coup est manqué , mais nous y reviendrons >>.
Le roi , bien persuadé que la faction d’Orléans le ferait assassiner , ne tarda point à
faire son testament ; les ministres , de leur côté , ne pouvaient plus tenir aux insultes continuelles qu’ils éprouvent dans le sein même de l’assemblée , donnent leur démission en
masse ; on les remplace à la hâte , et le mal s’aggrave.
Les jacobins (toujours factieux, voulant absolument tout désorganiser, pour parvenir à
l’anarchie) sous prétexte de former une armée conservatrice , font venir , de Marseille , une

( 40 )

bande de coquins , marqués du sceau des galères ; on va au-devant d’eux ; on leur donne
de l’eau-de-vie avec profusion ; on les enivre ; on les identifie avec tous les scélérats des fauxbourgs.
Leur premier exploit fut de chercher querelle à une centaine de jeunes gens , grenadiers
du corps des Filles St.- Thomas , qui s’étaient toujours bien montrés.
Ces jeunes gens, appartenant tous à d’honnêtes familles, dînaient paisiblement aux
Champs- Elysées, et il y en eut plusieurs de massacrés ; les Marseillais se firent insulter par
un des leurs , déguisé en grenadier : et ce fut le prétexte de la rixe.
Ah! pauvres Parisiens! 200 brigands vous ont fait peur, au milieu de 6000 hommes
armés , au moins.
Si vous aviez sévi contre ces scélérats, que de sang vous auriez épargné !
Desprémenil fut la seconde victime ; il était désigné par ses ennemis ; on le frappa de vingt
coups, dans le jardin même du palais qu’habitait le monarque , à quelques pas de l’assemblée : et personne ne parut pour le délivrer.
Péthion et Manuel, regardés comme deux lâches, par la manière dont ils s’étaient con-


( 41 )

duits le 20 juin , sont destitués ; les jacobins poussent de grands cris ; ils redemandent le
vertueux Péthion : et le roi a la douleur de voir ses deux plus grands ennemis remis en
place : ce qui augmenta leur insolence.
Pour rendre les autorités permanentes, et propager les insurrections , on s’avisa de pro-
clamer la patrie en danger. Alors on établit de nouveaux tréteaux aux coins des rues les
plus passantes ; là , des orateurs stipendiés formaient des groupes , et disaient :
<< Peuple , on vous opprime : votre vengeance doit être terrible >>.
<< N’écoutez rien , ou nous sommes perdus ; quelle confiance pouvez-vous avoir dans des
traîtres , engraissés de vos malheurs , abreuvés de vos larmes >>?
<< L’assemblée n’ose lancer ses décrets propices ; elle sait qu’ils ne seraient pas sanctionnés >>.
<< Que pouvez-vous penser d’un monarque , revêtu d’un veto suspensif , qui refuse de
sanctionner le bien qu’on veut vous faire >>?
<< Quelle idée pouvez-vous avoir d’un monarque qui , stupidement , s’est plaint des
hommages que des citoyens , patriotes , lui ont

( 42 )

rendus en lui présentant le bonnet rouge (1).
<< Quelle idée pouvez-vous avoir d’un roi qui accueille des scélérats >>?
<< Réfléchissez sur les injustices et les horreurs de la cour ; elle ne veut que vous tromper ,
que vous immoler ; soyez donc fermes , défiants : les Parisiens nos frères , vous y invitent >>.
D’autres étaient chargés de détruire la morale publique , en inspirant du mépris pour la
religion.
Alors les députations se multiplient, et demandent la déchéance du roi.
Les tribunes retentissent de cris menaçants ; enfin la municipalité vient, en corps , solliciter cette déchéance , par l’organe du vertueux Péthion. Cette pétition, remplie des
signatures de toute la secte des jacobins , eut le plus grand succès.
Dans ce moment, Lafayette était à Paris ; il courut quelques dangers ; on le décréta d’accusation ; mais, trouvé innocent par des manoeuvres de circonstances (2) , il eut la liberté de se
______________________________________

(1) Peut-on concevoir rien de plus scélérat , que de rendre le roi coupable de l’insulte même qu’il a reçue.
(2) Il avait un fort parti contre lui ; tous ses défenseurs furent persécutés.


( 43 )

retirer. Ce fut à cette époque que Camille Desmoulins, avec son étourderie ordinaire,
proposa une loi qui permît de tuer , provisoirement toute personne suspecte , sauf à
prouver ensuite son crime.
Si Cartouche , Rafiat , ou des valets de bourreaux se réunissaient pour faire des lois , probablement ils en proposeraient de semblables … et l’on s’est apitoyé sur le sort de ce jeune tigre!
Ce Desmoulins était l’élève de Mirabeau ; il en avait l’impudence, mais rien de plus.
On transféra les brigands de Marseille aux casernes des cordeliers, et dans une section
très –turbulante ( celle du Théâtre Français ) : c’était une précaution préparatoire du coup
qui se préméditait.
Chaque jour, le prétendu peuple venait insulter le roi , sous ses fenêtres , par des chansons et des propos affreux ; c’étaient des Marseillais , payés par Péthion , Manuel et Roland.
On ferma le jardin des Tuileries, pour faire cesser ces abominations. Le croira-t-on?
l’assemblée voulut que la cruauté fût ajoutée à l’outrage ; sur la motion de l’énergumène
Thuriot , il fut décidé que la terrasse des feuillants resterait libre : ce qui permettait à la popu-
lace de continuer ses outrages.

( 44 )

Il était impossible que le roi pût soutenir plus longtemps cet état violent : c’est ce qui fit concerter secrètement les moyens de le délivrer des mains cruelles des jacobins. Parmi les plans proposés , celui de le mettre sous la protection de Lafayette , paraissait le plus facile ; on faisait sentir à ce malheureux roi qu’il pouvait se retirer dans une ville forte , d’où il se mettrait à la tête d’une armée formée et grossie par son parti ; mais il y avait bien des obstacles à vaincre ; d’abord , le danger d’être repris ; ensuite , la difficulté de l’exécution , la probité du monarque , qui le liait à son serment , la crainte d’une guerre civile. Une partie de ces objections étaient nulles , puisque la constitution était violée par ceux-là même qui étaient chargés de la maintenir , puisque l’esclavage seul du monarque lui donnait des droits à la liberté.

Lafayette parut encore dans ce moment ; il se présenta , au nom de son armée , pour demander le maintien de la constitution , et vengeance de ceux qui l’avaient violée , le 20 juin , chez le roi même.

On crut qu’il allait porter un grand coup , et qu’il avait un plan d’exécution bien concerté : point du tout , il n’avait ni plan ni moyens.

( 45 )

Le bruit courut qu’il allait dissoudre les jacobins ; la force armée de Paris , pleine d’attachement pour son ancien général , vint lui offrir une garde et ses services ; c’était le cas de saisir l’occasion aux cheveux ; de bloquer les jacobins ; d’enlever le roi , sa famille ; de les faire suivre par un gros détachement , et de les conduire à la tête de son armée ;
Qu’arriva-t-il ? Lafayette partit après avoir prouvé sa nullité à toute la France , et même au parti qui lui était dévoué.

Il fut proposé au roi de sortir de Paris , non pas secrètement , mais en plein jour , pour se rendre à Compiègne , d’où il pouvait correspondre avec l’assemblée nationale ; il avait une escorte sûre dans les gardes suisses , et dans trois mille jeunes gens ardents qui lui étaient dévoués ; ce plan était bon ; Péthion en fut instruit , et il y mit des entraves , en s’opposant à une revue qui devait se faire aux Champs Elysées.

On tenta de se servir du général Luckner, vieux radoteur ; l’intrigue à laquelle il fallait se soumettre se trouva trop forte pour lui ; il s’amusa à dénoncer quand il fallait agir.
On revint sur Lafayette ; mais le roi toujours ferme , toujours conséquent dans ses principes ,

( 46 )

ne voulut se prêter à rien. Sentant qu’il ne sortirait d’une position fâcheuse que pour retomber dans une autre , il préféra de rester malheureux , de braver la déchéance , et de terminer ( n’importe comment ) la royauté constitutionnelle.

Pendant que cela se passait, les jacobins ne cessaient de le calomnier. Ils remirent sur le tapis , le comité autrichien qui communiquait avec les généraux ennemis : et l’on répandit la nouvelle que la reine conduisait ce comité. Bertrand , ministre , indigné de ces mensonges , osa se montrer ; il attaqua les quatre coquins , Chabot , Merlin , Bazire , Carra , qui en étaient les échos perpétuels ; mais ces dignes enfants d’une assemblée pervertie , furent défendus et protégés par leur mère.