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F-Chapter 26
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CHAPITRE XXVI
Les ennemis du roi confient les papiers trouvés dans ses secrétaires à des scélérats qui les décomposent et les publient , pour former une convention de jacobins; on incarcère ceux dont on redoute la probité; manoeuvre scélérate , pour obtenir un grand butin des prêtres que l’on destinait à la mort; sort des bustes de Bailly, de Necker et de Lafayette; on propose le titre de citoyens Français aux grands hommes étrangers; lettre de Klopstock à ce sujet; l’armée de Lafayette est séduite par les clubs; le général se sauve; création du tribunal révolutionnaire; premier usage de la guillotine sur Dégremont, Laporte et Durosoy; la famille royale manque de tout; on lui enlève mesdames de Lamballe et de Tourzel.
La révolution du 10 août devait changer l’esprit des départements; Condorcet se chargea de cette besogne, et pour y parvenir, il en-
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ploya sa pesante éloquence; alors on envoya des apôtres pour échauffer les esprits dans les provinces. On publia des papiers trouvés dans les secrétaires du roi, chez les ministres, chez M. Delaporte; on en confia le dépôt aux mêmes monstres qui, depuis, ont provoqué les massacres du deux septembre. La plume tombe quand on est forcé de décrire des choses aussi profondément scélérates. Pour donner plus de force à ces prétendus écrits, accrédités sans examen, sans discussions, on dénature, on décompose les expressions les plus simples, les plus innocentes ; on tord leurs significations: avec de tels moyens, quel écrit ne se trouverait pas criminel? C’est ainsi qu’en martelant la facture d’un marchand de fruits, on avait découvert que pomme signifiait assemblée nationale, poire émigrés, et figue argent. Gorsas, ci-devant maître d’école, fut nommé imprimeur; l’ingrat Chamfort, Carra, Camille Desmoulins, Tallien, etc. furent créés trompettes de l’insurrection générale, pour faire circuler les plus infâmes mensonges dans les provinces. Une lettre de Roland invita les clubs à se
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rassembler; Danton fit des adresses aux corps judiciaires; Camille Desmoulins compulsa les journaux incendiaires, et en forma des diatribes publiques. L’assemblée nationale, je l’ai déjà dit, était partagée en deux partis, le côté droit et le côté gauche. Les uns voulaient un roi sans constitution; les autres une constitution sans roi; un troisième parti ne voulait ni monarque ni constitution, mais une administration absolument révolutionnaire, qui permit les dilapidations, les meurtres, et tous les brigandages possibles. Ne pouvant concilier des opinions absolument opposées, les législateurs se déterminèrent à convoquer les assemblées primaires, pour nommer une convention nationale, investie de pouvoirs illimités. Quel beau champ pour les jacobins! Il ne s’agissait que de former le parti prépondérant à la convention, pour être maîtres des destinées de la France entière, c’est-à-dire, d’en faire une proie qu’ils pussent dévorer. Par le moyen de leurs affiliations, ils s’étaient assurés d’un grand nombre de voix dans les départements. On craignait l’influence des hommes probes
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et vertueux: pour les écarter, on projeta un coup de force, propre à semer l’effroi dans toutes les âmes, et qui permît d’emprisonner qui on voudrait. Depuis le 10 août, on avait incarcéré une foule de personnes, sur les plus vagues inculpations; les uns avaient des relations avec les prétendus chevaliers du poignard; les autres avaient fait feu sur le peuple; les autres avaient tenu des propos: tous méritaient la mort. C’est ainsi que se firent les préparatifs de la journée du 2 septembre et suivantes. C’étaient les nommés Panis, Sergent, Marat, Osselin, et autres scélérats, tous membres de la municipalité de Paris, qui disposaient cette orgie de sang, sur laquelle ils établissaient l’espoir, je veux dire la certitude, d’une fortune immense. On va voir comment ils se conduisirent pour en augmenter la masse. Il y avait dans les prisons, abbayes et séminaires, une multitude de prêtres, composée d’archevêques, d’évêques, d’abbés, de grands vicaires, de supérieurs, de prieurs, de docteurs, de curés, etc., etc. On fut les prévenir que le public était irrité contre eux; qu’il fallait se préparer à l’exil, qui ne serait guères que de deux ans; que pour les garantir
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des fureurs du peuple, on les ferait partir la nuit; qu’on leur fournirait des voitures; qu’on veillerait à leur conservation. Pénétré de ces douces paroles, chacun employa ses ressources, ses amis, pour subvenir aux besoins de deux années; mais les meurtriers Panis, Sergent et autres, n’employaient cette ruse que pour se procurer de plus fortes dépouilles … Les monstres ! …Raffiat, magistrat, et sûr de l’impunité, se serait conduit de cette manière. Si quelque chose peut peindre la vanité des grandeurs humaines, ce sont les traits que je vais décrire. On avait placé le buste de Bailly, à la commune de Paris, au-dessus du président; on arrêta qu’il serait renversé d’une manière ignominieuse. Duvivier, graveur célèbre, avait été chargé de faire la médaille de Lafayette; il vint apporter son coin, et la commune arrêta que la main du bourreau le briserait. La commune avait commandé à Houdon le buste de M. Necker: l’artiste le présenta, personne n’osa le recevoir; le sculpteur fut obligé de le remettre dans son atelier, et peut-être de le briser.
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J’ai vu ces trois mortels adorés sur la terre, Comme le cèdre, ils portaient dans les cieux Leurs fronts impérieux: Ils semblaient à leur gré gouverner le tonnerre, Foulaient aux pieds leurs ennemis vaincus: Je n’ai fait que passer, ils n’étaient déjà plus.
Pendant qu’on brisait ces bustes, on anéantissait les chefs-d’œuvre de Bouchardon, de Slodtz, de le Moyne, de Girardon: les vertus si connues de Henry IV, ne purent préserver son image de la fureur de Vendales; la statue de Henry n’est plus! et le temps a respecté Marc Aurèle à Rome. Timoléon fit abattre les statues des rois à Syracuse; mais avant de les renverser, il en faisait faire le procès. Bon Henry ? si l’on avait fait ton procès, que d’orateurs se seraient disputés la gloire de le défendre. Le roi avait fait présent à David de la statue de Brutus, pour faire un tableau historique; le peintre employa le bienfait, pour outrager le bienfaiteur: ce fut à cette époque que parurent des Brutus dans toutes les assemblées. Dans une séance des jacobins, on entendit Manuel dire: << C’est ici qu’il faut préparer la chute des rois, la chute de Louis le dernier; si dans l’assemblée qui va bientôt
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s’élire, il se trouve un Brutus, la France est sauvée >>. L’idée vint aux grands meneurs, pour égarer la raison et exaspérer les esprits, de faire une pompe funèbre, en faveur des prétendues victimes du 10 Août: elle eut lieu le 26 du même mois; on plaça aux Tuileries des autels, des pyramides, des candélabres, des inscriptions; on y érigea une statue de la liberté; on choisit des prostituées pour jouer les rôles de vierges; Chenier fit des hymnes; Gossec fit de la musique. Dans ce même temps, Guadet offrit une liste de grands hommes étrangers, auxquels l’assemblée déféra le titre de citoyens Français: le nommé Klopstock, auteur du poème du messie, en Allemand, fut de ce nombre: voici un extrait de la lettre qu’il écrivit, à cette occasion, aux membres de l’assemblée. < < ( 75 )
de mettre une barrière éternelle entre vous et l’heureuse Germanie>>; etc…… Cette lettre fit la plus grande impression; elle augmenta même l’inquiétude où l’on était sur la manière dont les armées prendraient l’affaire du 10 et la déchéance du roi. Le moyen d’usage fut employé, celui d’envoyer des commissaires et de faire prêter aux troupes un nouveau serment. Pour les y déterminer, on les assura que toutes les troupes nationales l’avaient prêté; ce mensonge ne prit pas d’abord; les généraux indignés espéraient arrêter le torrent; Dillon publia, le 13 août, dans son camp, une proclamation par laquelle il renouvelait le serment de verser son sang pour la constitution décrétée en 1791. Un des officiers de Lafayette écrivit aux soldats de se prémunir contre l’éloquence astucieuse des commissaires que l’on attendait, et donna lui-même ordre à la municipalité de Sedan de les arrêter; mais Dumourier, plus adroit, envoya son serment d’égalité: son but était d’écraser son rival, et il y parvint; on s’empressa de le nommer général de l’armée des Ardennes. L’armée de Lafayette se laisse corrompre par les clubs patriotiques; elle est mécontente
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de l’arrestation des commissaires à Sedan, et le témoigne assez hautement. Le club Sedanois s’agite, et fait courir le bruit que Dumourier vient délivrer les captifs; en vain Charles Lameth parle de la constitution: on lui chante ça ira. Lafayette, interdit, voit qu’il n’a pas d’autre parti à prendre que celui de la fuite; il se sauve (avec les officiers qui lui étaient dévoués) par les bois de Bouillon; respecte la caisse militaire, et laisse la ville de Sedan (exécutrice de ses ordres) exposée à toutes les fureurs de l’assemblée nationale. Peu de villes ont en effet produit plus de victimes. Telle fut la fin de ce jeune étourdi fanatisé, qui, le 20 juin, disait, d’un ton de Rodomont, à l’assemblée: <>. < ( 77 )
à la volonté du peuple; lorsque l’audace des agitateurs impose silence aux citoyens paisibles, écarte les hommes utiles, et lorsque le dévouement sectaire tient lieu des vertus privées et publiques>>. Pauvre Lafayette! c’est à l’oeuvre que l’on connaît l’ouvrier. Les scélérats de la commune de Paris, Marat, Robespierre, Danton, Panis, Sergent, Collot-d’Herbois, Camille Desmoulins, et autres, étaient liés avec les membres de l’assemblée législative, Chabot, Basire, Merlin, Albite, Thuriot; un autre parti leur disputait la puissance souveraine, et ce parti avait, à sa tête Brissot, Condorcet, Sieyes, Lacroix, Péthion, Roland; toujours Egalité était pour quelque chose dans cette lutte de brigands, et toujours il était le plus vil. La commune, jalouse de jouer un grand rôle, abandonne les trésors à ses associés, et se charge des visites domiciliaires, des meurtres, et surtout des diamants de la couronne; et comme il fallait montrer un peu de sang au peuple, pour lui en faire désirer davantage, on commença par sacrifier le nommé d’Egremont, qui avait été maître de langue de la reine lorsqu’elle était dauphine; ensuite vinrent Durosoy, littérateur, et M. Delaporte, homme estimable, aimé du roi. ( 78 )
Leurs crimes prétendus étaient, le premier, d’avoir voulu atténuer le mauvais esprit des groupes dans les rues, par des conseils tempérants; le second, d’avoir écrit contre les jacobins; le troisième, d’avoir payé des journalistes anti-révolutionnaires: ces victimes passèrent sous le couteau national. On venait de décréter la formation d’un tribunal criminel, pour prononcer sur les crimes du 10 août; les plus fameux scélérats, les hommes les plus atroces, les plus sanguinaires, furent choisis pour juges et accusateurs publics. Manuel fut l’installateur de cet abominable jury, et de la permanence de la guillotine au carrousel. La formation de ce tribunal illégal blessait l’ordre, parce qu’il empiétait sur le pouvoir judiciaire; mais il était l’avant-coureur du tribunal révolutionnaire, et de celui qui, sous le nom de convention, devait juger le roi. On intercepta la correspondance de Delaporte; et tout ce qu’on lui écrivait, même sans être signé, lui fut imputé à crime, comme si l’on pouvait être responsable de ce que des gens irrités exhalent sur le papier, à la distance de cent lieues et plus. On avait trouvé chez lui un plan de cons-
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_ titution: mais tout le monde était chargé d’en faire, et Delaporte n’avait rédigé qu’un recueil de vues, de projets, de choses enfin qui pouvaient être utiles. Il se défendit assez mal, quoique par l’énergie qu’il a montré, il fût capable de prendre un parti vigoureux. Quel beau rôle il pouvait jouer, en révélant seulement les secrets de la liste civile, les bassesses des députés autour du trône; les générosités du roi envers 800 pauvres qu’il s’était chargé d’alimenter: il se serait sauvé peut-être; peut-être encore eût-il inspiré un mouvement d’intérêt pour le roi. Cet homme respectable, absorbé par l’excès de l’injustice, préféra le parti de silence; il alla au supplice avec sa sénérité qui ne peut appartenir qu’à une âme vertueuse. Voici une anecdote affreuse qui précéda son exécution. Une femme qui ne subsistait que de ses bienfaits, voulut le voir pour la dernière fois; il passe dans la fatale charrette; cette femme verse des larmes; on la remarque, et dans l’instant elle est massacrée. Les rues étaient couvertes d’assassins chargés de punir les mouvements de la pitié et de la reconnaissance:
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et c’était dans le dix-huitième siècle, au milieu du bon peuple de Paris, que ces scènes d’horreur se passaient! Durosoy périt le 25 août; il fit paraître une grande joie de mourir le jour de la fête du roi. Le lendemain 26, Danton se fit donner la liste des prisonniers; le 28, les visites domiciliaires commencèrent: l’objet de ces visites était de trouver des victimes pour former le dépôt du 2 septembre; alors, les domestiques chassés ou mécontents, formèrent une grande masse de dénonciateurs; les débiteurs dénoncèrent leurs créanciers, et beaucoup de gens à succession furent accusés d’aristocratie, par leurs héritiers. Un coquin s’affublait d’un bonnet rouge, d’un habit noir ou national, d’un ruban tricolore; d’autres coquins à piques le suivaient et allaient dans les maisons enlever ce qui leur convenait; beaucoup de filous ainsi déguisés ont joué de grands rôles; on donnait des reçus de tout ce que l’on emportait: mais l’on présentait des mandats d’arrêts, signés par des inconnus. D’abord on s’assura de tous les officiers Suisses; M. de Montmorin, ministre, fut arrêté
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sur une simple note; il s’était caché, et bien caché: on le découvrit par l’indiscrétion d’une femme de ses amies, qui, pour l’aller voir, laissait sa voiture à trop peu de distance du lieu où il était. Il n’y avait rien contre ce ministre; on l’interrogea sur le prétendu comité autrichien: il prouva que c’était une fable. Bref, le chancelier d’Egalité, Latouche, fit décréter que Montmorin serait envoyé à l’Abbaye provisoirement, c’est-à-dire pour y être assassiné. Il fut acquitté par le tribunal; mais Danton donna ordre de ne pas le lâcher, malgré le jugement qui l’avait innocenté. On arrêta M. Thierry, premier valet de chambre, et tous les militaires ou employés qui avaient donné au roi quelques marques d’attachement: leur reconnaissance fut regardée comme un crime. Depuis le décret de la déportation des prêtres, on avait fait des dépôts, et chaque jour on y entassait des victimes: les séminaires et plusieurs couvents en étaient remplis. On créa des escouades de brigands, sous les ordres d’un fou sanguinaire nommé Audouin, pour aller dans les environs de Paris, chercher des rendez-vous d’aristocrates.
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Une de ces hordes, venant à St.- Germain, entra à Lucienne, et trouva chez madame Dubarry, un jeune homme imberbe, malade: la réclamation qu’en firent tous les habitants de ce village, ne put le garantir d’être enlevé et mis au nombre des victimes. La famille royale, prisonnière au Temple, manquant de tout, recevait encore quelques consolations de ceux qui l’environnaient. On vint arracher des bras de la reine, madame la princesse de Lamballe, madame de Tourzel, et toutes les personnes qui pouvaient adoucir sa captivité, pour les précipiter dans des cachots. Il est au-dessus de ma plume de peindre cette cruelle séparation; mais il suffit d’avoir un cœur pour le sentir. Le roi et la reine furent livrés à de brusques subalternes qui, sous le nom de patriotes, étaient sûrs de plaire, en imaginant des calomnies. Le dénuement des illustres prisonniers était tel, que madame l’ambassadrice d’Angleterre donna sa garde-robe. S’ils demandaient des choses nécessaires à leurs besoins journaliers, on les traitait de vampires; et souvent ils ne l’obtenaient point; il fallut une pétition pour donner au dauphin un petit couteau d’enfant, qu’il désirait très vivement.
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