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  Isaac Book





F-Chapter 28

Page: 101-109

CHAPITRE XXVIII

Etablissement de la haute cour nationale;
Traduction des prisonniers d’Orléans à Versailles; leur massacre dans la rue de
l’Orangerie.

On se rappelle, sans doute, que l’assemblée constituante avait crée une cour nationale, pour juger les accusés du crime de lèze-nation, et qu’Orléans en était le siège.
On avait tonné contre la création de cette cour odieuse, qui réellement n’était qu’un instrument de vengeances particulières: mais contre le gré des gens bien pensant, elle fut admise, à l’instigation de Target, de Duport, de Desmeuniers, etc.
Pour donner une grande latitude aux délateurs du crime de lèze-nation, ce crime ne fut point défini.
Le grand procureur avait le pouvoir de prolonger les procès, sans rendre aucun compte de ses informations; ainsi il ne fallait que

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trouver un grand procureur, injuste et cruel (ce qui n’était pas rare) pour retenir, dans les prisons, qui l’on voulait ; on pouvait faire venir des témoins, du bout du monde, à raison de 6 liv. par jour, et de vingt-deux sous par lieue, moyen qui érigea le témoignage en métier. Telles furent les auspices sous lesquels la haute cour nationale s’établit; ses prisons se remplirent bientôt, par le zèle barbare des départements, qui envoyaient sans cesse des évêques, des officiers, des magistrats, sur des dénonciations vagues et insignifiantes; la haîne, la vengeance eurent beaucoup de part à ces arrestations.
Il y avait deux mois que la haute cour était établie, sans qu’il y eût un monde adopté, sur la manière de procéder.
On sent ce que durent souffrir des prisonniers pris dans leur lit, et dans un dénuement absolu.
Enfin, on vit arriver des témoins de toutes parts; le greffe fut encombrée de charges extravagantes et contradictoires; le club d’Orléans brochant sur le tout, commentait, aggravait, et invectivait les détenus; Garan de Coulon et Bazire développèrent tant de partialité, tant d’infamie, tant d’acharnement,

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qu’ils firent horreur aux juges; ils ne livrèrent point de victimes: ce qui leur donna la réputation d’être aristocrates.
Alors, pour écarter les entraves des formes judiciaires, on détermina le massacre des prisonniers, moyen prompt et sûr.
Dès ce moment, les journaux stipendiés peignirent les prisons d’Orléans comme des lieux de délices, où se faisaient sans cesse des orgies, où se donnaient des concerts, des bals; où l’on recevait des femmes, pour récréer les prisonniers.
Dans le fait, il n’y avait que deux femmes qui eussent la permission d’entrer pour voir leurs maris. M. de Brissac était le seul qui eût une table; mais elle n’existait que pour secourir les indigents.
Carra, peintre des prisons d’Orléans, les jugeait douces, par comparaison de celle qu’il avait occupée à Mâcon, pour cause d’escroquerie.
Déjà un détachement de Marseillais était en marche, pour exécuter la grande opération.
Le prétexte fut de conduire les prisonniers à Paris; on feignit d’avoir des inquiétudes, et l’on prit le parti d’envoyer un fort détachement, pour s’opposer aux violences.


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Il eût été bien plus simple d’ordonner aux Marseillais de ne point partir.
Le brigand Fournier, leur chef, fut chargé de choisir la troupe destinée à contenir la sienne; il porta les yeux sur mille huit cents hommes qui lui étaient connus dans les bataillons de Paris, et partit pour Longjumeau, où il trouva ces trois cents Marseillais. Cette troupe de brigands était attendue à Orléans; en arrivant on la régala d’une exécution: c’était un sexagénaire, accusé d’enrôlements pour Coblenz; rien n’était prouvé, à la vérité, mais il fallait un spectacle.
Les Marseillais en firent les honneurs; eux-mêmes allèrent chercher le malheureux Léri, capitane des fermes, et le conduisirent au supplice.
Lorsque l’exécution fut faite, la troupe revint dans la prison, au pas de charge: elle força les guichets, entra dans les corridors, pilla l’argenterie, les portefeuilles, et dépouilla assez complètement les prisonniers: un de ces malheureux, réfugié sur un toit, tomba et se cassa la jambe; pour le punir de cette fracture, l’ordre fut donné de lui couper la tête: on le sauva.
Après cette expédition, chaque prisonnier

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fut mis sous les verrous, pour trente-six heures, et ne reçut point de vivres.
Le 3 septembre, on prévient les prisonniers qu’un décret ordonnait de les transférer à 40 lieues d’Orléans.
Le 4 septembre, des chariots découverts furent disposés, avec de la paille: et on les fit monter, sans vouloir qu’ils se chargeassent de provisions ou d’effets.
Le convoi part; le chef des Marseillais, à la tête, avait orné son cheval de neuf croix de St -Louis.
Le 6, on arrive à Etampes; les prisonniers demandent la grâce d’être jugés dans cette ville: on la leur accorde, en apparence; mais l’opposition d’un seul brigand fait continuer la route: les huit voitures furent conduites à Arpajon, rendez-vous des bourreaux. Le soir leur chef vint demander à chacun des prisonniers, 1500 liv. pour frais de voyage: ceux qui ont des
portefeuilles payent pour ceux qui n’en ont point, et la somme de 79,500 liv. se trouve réalisée.
Le 9, des écharpes tricolores se présentent à la grille de Versailles, pour recevoir le convoi, et l’escorter jusqu’à la prison de la ménagerie.

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En arrivant sur la grande place de Versailles, 10 ou 12 hommes crient: à bas les têtes; il est bon d’observer que la garde était éloignée de plus de trente pas; on ouvrit la grille de l’Orangerie, pour laisser passer les canons: on la referma, et le convoi fut arrêté par cette circonstance; le cri à bas les têtes se fait encore entendre, et ce fut le signal du massacre. Sur cinquante-trois prisonniers, il y en eut quarante-sept d’assassinés, sans que la garde fît le plus léger mouvement; les cadavres furent coupés par morceaux; et j’ai vu, moi qui tiens la plume, des jambes, des mains attachées aux grilles de St -Germain, par des cannibales de cette même ville, qui les avaient apportées comme trophées de leurs exploits.
Lorsque les bourreaux eurent jugé, de cette manière, les procès de lèze-nation, ils allèrent dans les prisons de Versailles, et y tuèrent douze prisonniers, parmi lesquels se trouvaient sept prêtres.
Pour généraliser cette scène dans le royaume, le comité de surveillance de Paris avait écrit une circulaire à tous les départements. Voici un précis des principes contenus dans cette lettre: on y verra une intention bien évidente de propager le carnage.


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FRÈRES ET AMIS,

<>.

Signé, DUPLAIN, PANIS, SERGENT,
L’ENFANT, JOURDEUIL, MARAT, et autres.

Le cachet était celui de DANTON.

N.B. <toutes les municipalités de leur arrondissement>>.
Le féroce Danton était le massacreur en chef; et il avait alors, pour secrétaires, Camille Desmoulins et Fabre d’Eglantine.
On a vu qu’il avait été donné, par l’as-

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semblée, des pouvoirs illimités, pour répandre le sang des Français, et que le décret portait peine de mort contre celui qui opposerait de la résistance; il n’est donc pas possible de douter que le véritable centre de toutes ces cruautés, ne fût dans l’assemblée nationale même; d’ailleurs les massacres se faisaient sous ses yeux : la canaille, barbouillé de sang, venait la complimenter: et le président Lacroix, du haut de son fauteuil, lui accordait les honneurs de la séance; bien plus, il fut décrété que la commune de Paris avait bien mérité de la patrie.
Tout ce qui était cruel, était sollicité par cette municipalité: et rien ne lui était refusé. C’est elle qui sollicita la suppression de l’ordre de St -Louis; la vente des biens des émigrés; le partage des biens communaux; le bouleversement des fortunes; ceux de la religion, de la morale, de la justice, enfin toute les adhésions qui permettaient aux brigands des provinces, de suivre l’exemple des brigands de Paris.
Si la majorité de l’assemblée eût bien pensé, aurait-elle souffert que la faction bordelaise maîtrisât tous les comités, et donnât l’impulsion à l’opinion publique? aurait- elle souffert


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que l’infâme municipalité de Paris exerçât un despotisme plus affreux, plus sanguinaire que celui du farouche Sylla? n’avait-elle pas à ses ordres 60 bataillons armés? pourquoi ne fit-elle point arrêter Robespierre, Danton, Péthion, Manuel, Sergent, Panis, Roland, Camille Desmoulins, Brissot, Bâsire, Lullier, Collot-d’Herbois, Santerre, Lacroix, Barère, et toute la horde infernale qui provoquait le meurtre, le pillage, qui, enfin,voulait l’anarchie ? une vingtaine d’arrestations auraient épargné à la France un deuil universel.
Chénier était de la bande: il présidait la section des Filles- St.- Thomas; voici un trait qui caractérise ce monstre: On lui amena de l’hôtel de la force un grenadier qui venait d’être acquitté au fatal guichet. Il voulut que cet homme éprouvât un second jugement, et fit la menace de donner sa démission si l’on tentait de le sauver. Qu’avait contre lui ce malheureux? il était frère de lait de la reine …Mons Chénier, vous êtes un scélérat!