Return to
  Isaac Book





F-Chapter 36

Page: 196-205

CHAPITRE XXXVI.

Derniers moments de Louis XVI ; son exécution ; trait du Dauphin ; anecdotes ;
testament du roi.

Le 21 janvier 1793, à cinq heures du matin, le roi se fit habiller et coiffer ; pendant qu’on le coiffait, il essaya un anneau d’alliance qu’il détacha de sa montre, entendit la messe à six heures, et communia. Vers les huit heures il demanda des ciseaux. On délibéra, et ils lui furent refusés.
Le Dauphin s’échappe ; on l’arrête à la porte de la rue. – Où allez-vous ? – Je vais supplier le peuple de ne pas faire périr mon


(197)

papa. – On lui oppose des obstacles, qu’il s’efforce de vaincre avec ses petits bras (1).
Au moment du départ, Louis demanda à se recueillir trois minutes. Ensuite, il donna au nommé Cléry l’anneau qu’il avait retiré de sa montre. << Vous remettrez ceci à ma femme, et vous lui direz que je ne me sépare d’elle qu’avec peine ; que je lui demande pardon de ne l’avoir pas fait descendre, mais que j’ai voulu éviter le moment cruel de la séparation >>. Il donna au même Cléry un cachet de montre, en argent, pour son fils, plus, un paquet de cheveux.
Il voulut donner un papier à un municipal, qui le refusa ; un autre le prit : c’était son testament.
Le cachet d’argent que Louis donnait à son fils, parut suspect, à cause de sa forme peu ordinaire ; on consulta un artiste, pour l’ouvrir : il s’est trouvé que ce cachet se séparait en trois parties qui offraient chacune



(1) Tel était cet aimable enfant, dont le sort (suivant le capucin Chabot) était une affaire d’apothicaire ; une anecdote remarquable est, que le médecin et le chirurgien qui l’ont soigné sont morts dans l’espace de huit jours.


(198)

une face particulière; sur l’une était l’écu de France ; sur l’autre le chiffre de Louis ; sur la troisième, la tête de l’enfant, casquée.
Le moment du départ arrive ; Louis demande plusieurs fois son chapeau : on le lui donne.
Il veut parler à l’oreille de quelqu’un : on l’en empêche.
Il descend, traverse la cour de sang-froid, et monte dans la voiture du maire, avec son confesseur, un lieutenant et un maréchal des logis, qui, a-t-on dit, avaient ordre de le tuer, en cas d’émeute. Le silence le plus profond régnait de tous côtés ; descendu de la voiture, il fut remis dans les mains de l’exécuteur ; un simple gilet de molleton blanc le couvrait ; lui-même ôte sa cravate, ouvre sa chemise, se met à genoux un instant, se relève avec force, et monte courageusement à l’échafaud.
Le bourreau lui annonce qu’il faut lui lier les mains et couper ses cheveux ……. « Me lier les mains ! …..faites ce que vous voudrez, c’est le dernier sacrifice ».
Quand le cruel appareil fut achevé, « Au moins, dit-il, je pourrai parler un instant » ; il ordonne aux tambours de faire silence.


(199)

« Je meurs, dit-il, innocent ; je pardonne à mes ennemis ; je désire que mon sang soit utile à la France ; et vous, peuple infortuné ….
Ici Santerre, le monstre Santerre, eut l’atrocité de l’interrompre par cette apostrophe : << Je ne t’ai pas conduit ici pour parler, mais pour mourir » : et il ordonna aux tambours d’étouffer sa voix ; alors le confesseur, M. Edgiwart de Fyrmond, lui dit ce mot sublime :
Fils de St.-Louis, montez au ciel.
Les exécuteurs mettent la tête du roi sur le billot : elle tomba, et fut montrée au peuple. Louis XVI était âgé de 38 ans ; ses ancêtres régnaient depuis l’an 987.
Les restes de ce malheureux roi furent enfermés dans une manette d’osier, et conduits, dans une charrette, au cimetière de la Magdeleine, où il fut inhumé, au milieu des Suisses qui lui avaient sacrifié leurs vies, et du peuple qui avait péri au feu d’artifice de son mariage.
La postérité érigera, sans doute, sur ce lieu, le plus intéressant obélisque qui puisse exister, et l’on y gravera, en lettres rouges :

Ci-gît, qui, malgré ses bienfaits,
Fut immolé par ses propres sujets ;
Et qui, par un courage inconnu dans l’histoire,
Fit de son échafaud le trône de sa gloire.


(200)

Voici quelques faits relatifs à la mort de Louis XVI.
Le municipal qui refusa de prendre le papier de la main du roi, se nommait Jacques Roux : c’était un prêtre ; il répondit : Je ne suis chargé que de vous conduire à l’échafaud. A quoi le roi répondit : C’est juste.
Les Marseillais imbibèrent les papiers qu’ils avaient dans leurs poches du sang du monarque, les portèrent au bout de leurs épées, en criant : Voilà du sang de tyran.
Un homme monta sur la guillotine, plongea son bras nu dans le sang du roi, et en aspergea les assistants.
« On nous a menacés, dit-il que le sang de Louis retomberait sur nous ; eh bien ! qu’il y retombe ».
Tandis que qu’on exécutait le roi, d’Orléans était sur le pont de Louis XVI, et ne retourna à son palais, qu’après avoir vu la tête.
On avait proposé de tirer les canons du Pont- Neuf au moment où la tête du roi tomberait. Ce signe de réjouissance n’eut pas lieu.
Beaucoup d’Anglais ont trempé des mouchoirs blancs dans le sang de Louis.
Au village de Vailly, près de Soissons, des chefs


(201)

de cantons firent une guillotine, et avec des mannequins figurèrent l’exécution du roi, où ils placèrent la reine : tels sont les amusements des enfants et valets de bourreaux ….. mais dans un village ! Où la férocité va-t-elle se loger !
Lorsque la reine eût appris la mort de son époux, elle demanda des habits de deuil pour elle, sa sœur et ses enfants. On peut douter qu’ils lui aient été accordés ; car, dans sa prison de la conciergerie, elle était couverte de haillons.
Voici le testament que Louis XVI remit à un municipal :

« Au nom de la très sainte Trinité, du père, du fils et du saint-esprit ; aujourd’hui 25 du mois de Décembre 1792 ; moi Louis, seizième du nom, roi de France, étant depuis plus de quatre mois enfermé avec ma famille dans la tour du Temple, par ceux qui étaient mes sujets, et privé de toute communication quelconque, même depuis le 11 du courant, avec ma famille ; de plus, impliqué dans un procès dont il est impossible de prévoir l’issue, à cause des passions des hommes, et dont on ne trouve aucun prétexte ni moyens dans aucune loi existante ; n’ayant que Dieu pour témoin de mes pensées, et auquel je puisse m’adresser : je déclare ici, en sa présence, mes dernières volontés et mes sentiments ».
« Je laisse mon âme à Dieu mon créateur, et je le prie de la recevoir dans sa miséricorde ; de ne la juger d’après


(202)

ses mérites, mais par ceux de notre seigneur Jésus-Christ, qui s’est offert en sacrifice à Dieu son père, pour nous autres hommes, quelque indignes que nous en soyons, et moi le premier ».
« Je meurs dans l’union de notre sainte mère l’Eglise catholique, apostolique et romaine, qui tient ses pouvoirs, par une succession non interrompue, de saint-Pierre, auquel Jésus-Christ les avait confiés. Je crois fermement et je confesse tout ce qui est contenu dans le symbole et les commandements de Dieu et de l’Eglise : les sacrements, les mystères, tels que l’église catholique les enseigne, et les a toujours enseignés : je n’ai jamais prétendu me rendre juge dans les différentes manières d’expliquer les dogmes, qui déchirent l’église de Jésus-Christ : mais je m’en suis rapporté et rapporterai toujours, et si Dieu m’accorde vie, aux décisions que les supérieurs ecclésiastiques, unis à la sainte église, donnent et donneront conformément à la discipline de l’église, suivie depuis Jésus-Christ. Je plains de tout mon cœur nos frères, qui peuvent être dans l’erreur : mais, je ne prétends pas les juger, et je ne les aime pas moins tous en Jésus-Christ, suivant ce que la charité chrétienne nous enseigne >>.
« Je prie Dieu de me pardonner tous mes pêchés : j’ai cherché à les connaître scrupuleusement, à les détester, et à m’humilier en sa présence, ne pouvant me servir du ministère d’un prêtre catholique. Je prie Dieu de recevoir le confession que je lui en fais, et surtout le repentir profond que j’ai d’avoir mis mon nom (quoique cela fût contre ma volonté), à des actes qui peuvent être contraires à la discipline et à la croyance de l’église catholique, à laquelle je suis toujours resté sincèrement uni de cœur.


(203)

Je prie Dieu de recevoir la ferme résolution où je suis (s’il m’accorde vie) de me servir aussitôt que je le pourrai du ministère d’un prêtre catholique, pour m’accuser de tous mes péchés, et recevoir le sacrement de pénitence >>.
« Je prie tous ceux que je pourrais avoir offensés par inadvertance (car je ne me rappelle pas d’avoir fait sciemment aucune offense à personne) ou ceux à qui j’aurais pu avoir donné de mauvais exemples ou des scandales, de me pardonner le mal qu’ils croient que je peux leur avoir fait. Je prie tous ceux qui ont de la charité, d’unir leurs prières aux miennes, pour obtenir le pardon de mes péchés. Je pardonne de bon cœur, à tous ceux qui se sont fait mes ennemis, sans que je leur en aie donné aucun sujet ; et je prie Dieu de leur pardonner, de même qu’à ceux qui par un faux zèle ou par un zèle mal entendu m’ont fait beaucoup de mal. Je recommande à Dieu ma femme, mes enfants, ma sœur, mes tantes, mes frères et tous ceux qui me sont attachés par les liens du sang, ou par quelque autre manière que ce puisse être. Je prie Dieu particulièrement de jeter des yeux de miséricorde sur ma femme, mes enfants et ma sœur, qui souffrent depuis longtemps, avec moi ; de les soutenir par sa grâce, s’ils viennent à me perdre, tant qu’ils demeureront dans ce monde périssable >>.
« Je recommande mes enfants à ma femme ; je n’ai jamais douté de sa tendresse maternelle pour eux ; je lui recommande surtout, d’en faire de bons chrétiens et d’honnêtes hommes ; de ne leur faire regarder les grandeurs de ce monde-ci (s’ils sont condamnés à les éprouver) que comme des biens dangereux et périssables, et de détourner leur regards vers la seule gloire solide et durable de
l’éternité ».
« Je prie ma sœur de vouloir bien continuer sa tendresse


(204)

à mes enfants, et de leur tenir lieu de mère, s’ils avaient le malheur de perdre la leur >>.
« Je prie ma femme de me pardonner tous les maux qu’elle souffre pour moi, et les chagrins que je pourrais lui avoir donnés, dans le cours de notre union, comme elle peut être sûre que je ne garde rien contre elle, si elle croit avoir quelque chose à se reprocher. Je recommande bien vivement à mes enfants, après ce qu’ils doivent à Dieu qui doit marcher avant tout, de rester toujours unis entre eux, soumis et obéissants à leur mère, et reconnaissants de tous les soins et les peines qu’elle se donne pour eux, et en mémoire de moi. Je les prie de regarder ma soeur comme une seconde mère ».
« Je recommande à mon fils, s’il avait le malheur de devenir roi, de songer qu’il se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens ; qu’il doit oublier toute haine et tout ressentiment, et nommément tout ce qui a rapport aux malheurs et aux chagrins que j’éprouve ; qu’il ne peut faire le bonheur des peuples, qu’en régnant suivant les lois : mais en même temps, qu’un roi ne peut les faire respecter, et faire le bien qui est dans son cœur, qu’autant qu’il a l’autorité nécessaire : qu’autrement, étant lié dans ses opérations, et n’inspirant point de respect, il est plus nuisible qu’utile. Je recommande à mon fils, d’avoir soin de toutes les personnes qui m’étaient attachées, autant que les circonstances où il se trouvera, lui en donneront les facultés ; de songer que c’est une dette sacrée que j’ai contractée envers les enfants ou les parents de ceux qui ont péri pour moi, et ensuite, de ceux qui sont malheureux pour moi. Je sais qu’il y a plusieurs personnes, de celles qui m’étaient attachées, qui ne se sont pas conduites envers moi, comme elles le


(205)

devaient, et qui ont même montré de l’ingratitude ; mais je le leur pardonne (souvent dans les moments de trouble et d’effervescence, on n’est pas maître de soi) et je prie mon fils, s’il en trouve l’occasion, de ne songer qu’à leur malheur ».
« Je voudrais encore ici témoigner ma reconnaissance à ceux qui m’ont montré un véritable attachement, et désintéressé. D’un côté, si j’étais sensiblement trouvé de l’ingratitude et de la loyauté des gens à qui je n’avais témoigné que des bontés, à eux, à leurs parents ou amis : de l’autre, j’ai eu la consolation, de voir l’attachement et l’intérêt gratuit que beaucoup de personnes m’ont montrés ; je les prie d’en recevoir mes remerciement. Dans la situation où sont encore les choses, je craindrais de les compromettre, si je parlais plus explicitement. Mais je recommande spécialement à mon fils, de chercher les occasions de pouvoir les reconnaître. Je croirais calomnier cependant les sentiments de la nation, si je ne recommandais ouvertement à mon fils MM. de Chamilly et Hue, que leur véritable attachement pour moi, avait portés à s’enfermer avec moi, dans ce triste séjour, et qui ont pensé en être les malheureuses victimes. Je lui recommande aussi Cléry, des soins duquel j’ai eu tout lieu de me louer, depuis qu’il est avec moi : comme c’est lui qui est resté avec moi jusqu’à la fin, je prie MM. de la commune, de lui remettre mes hardes, mes livres, ma montre, ma bourse, et les autres petits effets qui ont été déposés au conseil de la commune. Je pardonne encore très volontiers à ceux qui me gardaient, les mauvais traitements et les gênes dont ils ont cru devoir user envers moi : j’ais trouvé quelques âmes sensibles et compatissantes : que celles- là jouissent dans leur cœur de la tranquillité que doit leur donner leur façon de penser ».

(206)

« Je prie MM. de Malsherbes, Tronchet, Deseze, de recevoir ici mes remercîments, et l’expression de ma sensibilité, pour tous les soins et les peines qu’ils se sont donnés pour moi » .
« Je finis en déclarant devant Dieu, et prêt à paraître devant lui, que je ne me reproche aucun des crimes qui sont avancés contre moi ».
« Fait double à la tour du Temple, le 25 Décembre 1792.
Signé LOUIS.