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F-Chapter 38

Page: 224-232

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CHAPITRE XXXVIII.

Raisonnement sur le procès du roi; mort de Pelletier de St. -Fargeau ; Robespierre est
soupçonné de l’avoir fait assassiner ; convoi somptueux de ce représentant ; conduite de ses frères ; projet de réduire la population Française à 10 ou 12 millions d’âmes ; de raser les grandes villes et de ramener la félicité romanesque de l’âge d’or ; le bien public est toujours le prétexte des proscripteurs.

Il est de la plus grande évidence que la convention ne pouvait juger Louis XVI, ni en qualité de roi, parce qu’il était inviolable ; ni en qualité de citoyen, parce que, sous ce rapport, il n’a eu aucun tort ; d’ailleurs il y avait eu une amnistie générale, prononcée en septembre 1791, en vertu de laquelle plusieurs députés ont été délivrés des décrets de prise de corps qui existaient contre eux. Pourquoi donc a-t-on exercé une rétroaction


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contre le roi, quand il ne pouvait y en avoir contre les députés ? Au surplus, suivant Jean-Jacques, l’oracle de l’assemblée, la souveraineté du peuple ne peut être représentée, parce qu’elle est la volonté générale, et que la volonté ne se représente point ; ainsi les députés du peuple ne sont que des commissaires qui ne peuvent rien conclure définitivement.
Pour opérer la mort du roi, il fallait donc la ratification de son jugement par toute la nation Française.
C’est encore une vérité incontestable, que celui qui fait les lois ne peut être juge des délits ; il est impossible de citer un gouvernement qui ait adopté cet affreux despotisme ; le grand Turc a ses Molla, ses Kaëja, ses Cadis.
Mais donnons à la convention le droit qu’elle veut s’arroger ; pouvait-elle prononcer deux peines sur le même fait ?
Quoi ! Louis est puni comme roi, par la déchéance, et on le punit encore comme particulier ! Qu’a-t-il donc fait depuis qu’il n’est plus roi ! Est-ce dans sa prison qu’il a fait des actes criminels ; mais, sous le rapport de roi, de quoi se plaint-on ? de deux veto. Voyez la
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constitution. Est-ce de l’affaire du 10 août ? Il en était l’objet, et non le moteur.
Il fait un pacte avec son peuple : et ce pacte est violé cent fois. On lui dispute ses prérogatives ; on s’oppose à l’exercice de ses fonctions ; on l’insulte, on l’outrage, on l’avilit : il est fonctionnaire public dans le fait ; trois fois on va l’attaquer dans son propre asile ; on brise ses portes ; on traîne du canon dans ses appartements, sous les yeux mêmes des législateurs : et ce sont les coupables qui l’accusent ; et ce sont les accusateurs qui le jugent.
Assailli par une tourbe effrénée, il va se jeter dans les bras des députés de son peuple : et on l’emprisonne, et on le condamne à la mort ! Il n’y a que les sauvages qui tuent leurs prisonniers.
Il existait trois cas prévus dans la constitution, pour la déchéance : Louis n’était dans aucun de ces cas : il n’a point refusé son serment ; il n’est point sorti de son royaume ; il ne s’est point mis à la tête d’une armée : par conséquent il a été déchu sans l’avoir mérité ; et quand il l’aurait mérité, la peine de mort sort absolument du cercle de la constitution ; c’est une barbarie arbitraire…….


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mais il n’est pas question de justice … la mort du roi est un sacrifice politique.
Quel raisonnement ! Portera-t-on la hache sur son fils, sur ses frères, sur la maison d’Espagne, sur le roi de Naples, sur le duc de Parme, enfin sur les princes de son sang ?....
On veut détrôner tous les rois : cela signifie que les loups voudraient faire un pacte pour détruire les bergers, et dévorer les brebis plus à leur aise.
La postérité ne pourra lire sans étonnement que la ville de Paris resta spectatrice de la plus infâme atrocité, et que la garde, composée de 60 mille hommes, fut muette à la voix d’un brasseur de bière ; que le peuple en masse, qui ordinairement voit bien, ait été aveuglé …. non, il n’était pas aveuglé ; le peuple honnête voyait clair, mais il était comprimé par la stupeur ; le bas peuple était soudoyé, séduit, enivré ; il croyait à la scélératesse du roi, comme il a cru à la vertu de Péthion, comme il a cru que St.- Dénis a marché avec sa tête dans ses mains ; au reste, on avait eu grand soin de le fanatiser : cinquante apôtres dans chaque faubourg ont pu suffire pour monter les têtes.
Trois jours après la mort du roi, se fit


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l’apothéose de Pelletier- de- St.- Fargeau, tué par Pâris.
Voici quelques anecdotes relatives à ce député.
Il ne voulait point voter la mort du roi ; le duc d’Orléans le fit venir : « Vous vous perdez, St.- Fargeau, lui dit-il : votez la mort ; engagez vos amis à faire le même acte ; je vous promets une alliance avec ma famille ».
St.- Fargeau, faible, se laissa corrompre par cet appât, et entraîna vingt-six de ses amis.
Celui qui tua Pelletier, lui dit : << Tu avais donné ta parole, et vingt-cinq de tes amis, de ne point voter la mort du roi ; reçois le prix de ton parjure >>.
On croit, et la chose est très probable, que Pelletier fut assassiné par ordre de Robespierre, parce que son crédit augmentant tous les jours, inspirait de la jalousie. On a donné le nom de Pâris à son assassin ; on a mis des papiers dans la poche d’un mort ; on a fait le simulacre d’un suicide, et l’on a publié que Pâris s’était brûlé la cervelle.
Un député de la convention demanda que le corps de Louis XVI fût enterré à Sens, à côté de celui du Dauphin son père. La demande fut inutile : on jeta le corps du monarque dans le panier des malfaiteurs.


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Pelletier fut porté en triomphe au Panthéon, avec cavalerie, infanterie, trompettes à sourdines, tambours voilés, six légions, vingt-quatre drapeaux, tous les corps, des faisceaux, des festons de chêne, de cyprès, chœur de musique, etc., etc. On le posa sur le piédestal de la place Vendôme ; son frère, le féroce Pelletier, fut assez maître de sa douleur, pour prononcer un grand discours aux jacobins.
Après mille circuits et beaucoup de stations, on arrive au Panthéon : là, l’aîné des Pelletier fait une harangue ; il compare son frère aux Gracches, et promet de suivre son exemple, dût-il subir le sort du cadet des fils de Cornélie : et voilà les descendants de ces Pelletier si anciens, si recommandables dans la robe ! …. Ah dieu !
L’orateur Pelletier fut succédé au Panthéon par un Marseillais en bonnet rouge : celui-ci prit le sabre ensanglanté du prétendu Pâris, et fit des mouvements probablement semblables à ceux qu’il avait faits le 2 septembre ; ces mouvements barbares ne produisirent d’autre effet que d’écarter les spectateurs.
En général, les fêtes succèdent aux massacres ; on y parle de liberté, d’égalité, de félicité, d’humanité, de bienfaisance. Le


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peuple danse, s’enivre, et croit tout ce qu’on lui dit.
La mort de Louis XVI fut un triomphe pour les jacobins, qui employèrent tout leur art et toutes leurs forces pour écraser quatre factions qui leur disputaient le gouvernement.
Ces factions étaient les orléanistes, els royalistes, les constitutionnels de 1789, et les républicains.
La réduction de la population de la France à 8 ou 10 millions d’âmes, était leur projet : jamais la postérité ne le croira. Alors, le peuple eût été soldat, et chaque soldat aurait eu son domaine, comme les janissaires en Turquie : la terreur était leur moyen.
Toutes les grandes villes, comme Lyon, Bordeaux, Marseille, Nantes, Rouen et une multitude d’autres, devaient être détruites ; on ne parlait point de Paris : mais son sort était décidé in petto ; on annonçait avec emphase que ses palais insultaient à la simplicité républicaine ; que le faste, le luxe portaient à la noblesse, et qu’il ne fallait que des cabanes, des charrues et de la terre ; enfin, le but de la révolution jacobite était de nous reculer de cinq ou six siècles, en détruisant tout ce qui appartenait aux arts …. Quelle


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secte abominable ! on devrait l’exterminer, comme on a exterminé les loups en Angleterre.
Les asiles champêtres devaient détruire l’envie, la jalousie, l’ambition, et ramener la félicité romanesque de l’âge d’or.
C’est ainsi qu’ils séduisaient la multitude par leurs prédicateurs à 40 sous par jour.
Les jacobins regardaient la famine et la destruction, comme des moyens qui les conduisaient à leurs fins. Voilà pourquoi ils détournaient la circulation des denrées de première nécessité ; voilà pourquoi ils multipliaient les échafauds, et provoquaient la guerre qui fut déclarée à l’Angleterre, à la Hollande et à l’Espagne, au commencement de 1793, très peu de temps après la mort du roi.
Le bien public fut toujours le prétexte des crimes publics ; c’est en promettant des richesses à une masse de dupes, que l’on parvient à propager tous les maux : ce piège a toujours réussi, et réussira toujours.
Le proscripteur est de tous les hommes celui qui parle le plus de liberté ; le confiscateur est celui qui prêche le plus haut le maintien des propriétés. On est désolé de voir les sophismes de la cruauté. Appien a conservé la formule des proscriptions anciennes :


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c’étaient des moyens de tranquillité ; c’étaient des raisonnements très sages en apparence.
Sulla fit égorger 6000 soldats dans in cirque : leurs cris épouvantèrent le sénat : « N’ayez pas peur, dit le monstre, ce sont quelques mutins que l’on corrige » . Ces mêmes corrections se sont faites à Paris, à Versailles, à Avignon, à Lyon, à Nantes, par toute la France ; et le bon peuple disait : Réjouissons-nous : on travaille pour notre bonheur ; égorgeons, égorgeons : cela nous est permis ; nos législateurs en savent plus que nous.
Rome était inondé de sang ; et par une absurdité étonnante, il était ordonné de se réjouir, sous peine d’être proscrit.
Robespierre connaissait parfaitement cette marche révolutionnaire.
Mais à quoi aboutissent les proscriptions ? à une représaille cruelle. Marius soutenait les plébéiens ; Sylla protégeait le patriciens : et dans son atroce sublimité, il sut se venger des plébéiens. A la conjuration d’Amboise succéda le massacre de Vassy, et la St .-Barthélemy ; tandis que Montluc assassinait les protestants, Désadrets égorgeait les catholiques.
Chez nous, les Vendéens massacraient les patriotes, lorsque les patriotes tuaient,


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brûlaient ; incendiaient les Vendéens : et l’on a vu la guillotine produire action et réaction sur les partis opposés.