Return to
  Isaac Book





F-Chapter 39

Page: 233-241


CHAPITRE XXXIX.

Pillage du 25 février 1793 ; les orléanistes veulent dissoudre la convention ; conduite de la municipalité ; manifeste de Dumourier ; les jacobins lui font perdre la bataille de Nervvinde ; on lui dépêche trois députés : sa réponse, il les fait arrêter : son discours à ses soldats ; il prend la fuite.

Il est prouvé que l’on voulait, de temps en temps, donner à la populace la récréation du pillage ; on n’en doutera point, après avoir lu ce qui se passa le 25 février 1793.
Une foule de pétitionnaires vient à la barre crier, Du pain et du savon : et ces cris sont appuyés par un chorus extérieur, très nombreux.
La convention avec la plus grande froi-


(234)

deur, ajourne à mardi. - Eh bien ! Nous nous ajournons à lundi, dirent plusieurs voix.
En effet, le lundi la populace se porte en foule chez tous les épiciers ; là, on se distribue le café, le savon, le sucre ; on fait main basse sur les denrées précieuses, telles que cochenille, cannelle, géroflier, vanille ; et pour avoir l’air de payer, on en fixe le prix à 30 sous.
On pille l’eau-de-vie, l’esprit de vin ; le beurre, l’huile, le miel se foulent aux pieds ; chacun emporte sa charge : et ce qu’il y a de singulier, c’est que des femmes bien mises, en chapeaux, en rubans, étaient de la partie : un commissaire des guerres, en uniforme, arrive ; on lui fait place : on croit qu’il est chargé d’ordres ; point : il vient faire sa provision, et la fait très copieusement, en payant les choses le huitième de leur valeur.
Tandis que le pillage se faisait, la convention s’en occupa comme d’une chose qui se passait à cent lieues d’elle ; on en parla un peu, et au milieu des gémissements et des pleurs de ceux que l’on pillait ; elle prit enfin le parti intéressant de lever la séance, et d’aller dîner.
On a observé que le général Santerre était


(235)

absent ce jour-là, et qu’on a laissé exposés à la fureur du peuple, les officiers des postes qui tentèrent de faire leur devoir.
Marat avait dit, la veille, qu’il fallait couper la tête à tous les accapareurs ; on envisagea les marchands comme accapareurs : et ils furent très heureux de ne pas être pendus.
Enfin, après cinq ou six heures de pillage, on fait battre la générale ; on oppose des patrouilles à la populace ; mais les femmes (parmi lesquelles il y avait beaucoup d’hommes déguisés) se défendent avec des seringues et de l’eau des ruisseaux.
La chose étant finie, Dubois- de- Crancé vient avertir qu’il savait depuis longtemps que cette insurrection se tramait à Londres.
Je n’ai aucune observation à faire sur cette fête populaire ; on sent, par la nature des faits, qu’elle était préméditée, et qu’on en voulait l’exécution. La vérité est, qu’il y avait un comité d’insurrection qui dirigeait les mouvements de la populace.
Vers le mois de mars 1793, la fermentation prenait un caractère alarmant ; les listes de proscriptions, et les provocations au meurtre et au pillage circulaient publiquement.
On parlait sans cesse de la trahison des


(236)

ministres, et de la nécessité d’épurer la convention. Les uns voulaient resserrer le gouvernement dans un petit nombre d’hommes probes, et l’on nommait Danton, Robespierre, Marat, comme triumvirs.
Les Orléanistes voulaient un dictateur.
Une conspiration se tramait pour dissoudre l’assemblée.
On envoya des commissaires près des sections, qui vinrent annoncer que le peuple demandait le tribunal révolutionnaire, sans délai. On sent que le peuple ne veut rien, et que cette volonté n’était que celle de quelques scélérats.
Pour en imposer, on avait soin de garnir les tribunes d’hommes, de femmes féroces, armés de sabres et de pistolets.
Danton, pour augmenter son parti, fit une motion en faveur des prisonniers détenus pour dettes, et pour les débiteurs en général : la montagne l’adopta.
Alors, commencèrent les dénonciations ; alors, pour couper les ailes de la renommée, on brisa les presses des journalistes ; alors, Collot- d’Herbois proposa d’arrêter les députés qui avaient voté l’appel au peuple, à la mort du roi, ainsi que tous les ministres.


(237)

Les corridors et issus de la salle se trouvant suffisamment remplis de gens armés, Robespierre monte à la tribune et propose de frapper sans délai tous les traîtres ; Danton lui succède et annonce que l’on a besoin d’un régulateur puissant ; que sans désemparer, il faut créer la dictature, le tribunal révolutionnaire, et la punition des ministres ; il sentait que la séance tiendrait jusqu’à la nuit, et que ce temps est le plus favorable pour exécuter les crimes. Les jacobins se déclarent en permanence, et prennent les dernières mesures. On devait tirer le canon d’alarme et sonner le tocsin, pour opérer de grands attroupements que les conspirateurs devaient conduire ; il était en outre décidé que les hommes armés se diviseraient en deux bandes ; que l’une irait à la convention massacrer les membres du côté droit, et que l’autre irait égorger les ministres.
Les municipaux étaient assemblés pour attendre et favoriser l’exécution de cet infernal projet. Une pluie très abondante, et les vociférations des jacobins que l’on entendait de la rue, firent manquer le coup ; les mouvements populaires préparés n’eurent pas lieu, et les victimes s’évadèrent.


(238)

Dans cette crise, la municipalité voulant se débarrasser du poids de sa responsabilité, alla, à une heure du matin, dénoncer la conjuration, sans désigner ni les chefs, ni les lieux où elle se tramait ; elle déclara simplement avoir connaissance que l’on devait cette nuit fermer les barrières, assassiner les ministres et quelques membres de la convention.
Vers ce tems, Dumourier fit une espèce de manifeste contre les jacobins.
La montagne voulait punir ce traître ; elle le dénonce ; elle propose de le faire venir à la barre : mais l’accusation n’est point admise ; les jacobins jurent de se venger, et lui font perdre la bataille de Nerwinde, en soudoyant beaucoup de soldats pour crier sauve qui peut.
On lui députe trois commissaires, Proly, Ferrara et Dubuisson, pour le sonder ; on lui communique le projet de renouveler la législature. Proly lui dit que les jacobins avaient des registres et des correspondances avec toutes les communes ; que par conséquent ils étaient maîtres du choix des sujets, et même que le choix était fait : Dumouriez ne fut pas de cet avis ; il en ouvrit un qui ne fut pas du goût des jacobins, et le perdit dans leur esprit. Les trois commissaires


(239)

vinrent annoncer que le général était un traître sur qui on ne devait pas compter. Alors les députés de l’armée du Nord le somment de se trouver à Lille pour conférer avec eux, et de confier le commandement de son armée à celui qu’il en jugerait le plus capable.
Dumouriez sentit le piége ; il répondit, en invitant les députés de se rendre à son quartier général.
Camus, Lamarque, Quinette, Bancal, et le ministre Beurnonville s’y rendirent.
Camus, porteur de la parole, présenta un décret de la convention ; Bancal lui cita des exemples de désobéissance et de résignation de quelques généraux Grecs et Romains. Dumouriez répliqua : « Les Romains dont vous me parlez avaient exilé Tarquin ; mais ils ne l’avaient pas mis à mort ; ils ne connaissaient ni les clubs, ni les jacobins, ni les tribunaux révolutionnaires ; nous sommes dans un temps d’anarchie ; les tigres veulent ma tête ; je ne veux pas la leur donner ; pour imiter Curtius, je ne me jetterai pas dans un gouffre ».
Alors, il offrit sa démission. - Que ferez-vous si nous l’acceptons ? - Ce qu’il me plaira. Une partie de l’état-major de l’armée était présente ; Dumouriez fait un signe ;


(240)

les commissaires nationaux sont arrêtés et conduits comme otages, au camp des Autrichiens. Voici le discours de ce général à son armée.
« Mes compagnons, quatre commissaires de la convention sont venus pour m’arrêter et me conduire à la barre ; le ministre de la guerre les accompagnait ; je me suis rappelé ce que vous m’avez promis, que vous ne laisseriez pas enlever votre père, qui a sauvé plusieurs fois la patrie ; qui vous a conduits dans le chemin de la victoire. Je les ai remis en lieu de sûreté, pour nous servir d’otages ».
« Il est temps que l’armée mette son vœu, purge la France des assassins, des agitateurs, et rende à notre malheureuse patrie le repos qu’elle a perdu, par les crimes de ses représentants ; il est temps de reprendre une constitution que nous avons jurée trois ans de suite, qui nous donnait la liberté et qui peut seule nous garantir de la licence et de l’anarchie dans lesquelles on nous a plongés. Je vous déclare, mes compagnons, que je vous donnerai l’exemple de vivre et de mourir libres ; nous ne pouvons être libres que par de bonnes lois, si non nous serons les esclaves du crime ».
En même temps il donna ordre à Miazinsky, de marcher sur Lille ; d’y arrêter les commissaires ;


(241)

de s’emparer du trésor ; d’arrêter Lemonier, et de le conduire à Orchies ; d’arrêter encore le général Moreton à Douay, et de laisser le commandement de la place au premier officier d’artillerie.
Le projet de Dumouriez était de venir sur Paris ; de s’emparer de Sainte- Maxence, de Nogent, et d’autres ports de la rivière ; de réduire la ville par la famine, et de faire la paix.
On avait eu la précaution de détourner les convois de vivres pour son armée : ce contretemps le força de fuir le 10 Avril, et il emporta 500,000 liv. de la caisse militaire.