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  Isaac Book





F-Chapter 41

Page: 255-267


CHAPITRE XLI

Première réquisition des jeunes gens ; création d’une armée révolutionnaire pour parcourir les départements avec des guillotines ; cruautés de Châlier à Lyon ; mort de ce scélérat ; on apporte son cœur dans une urne d’argent ; on lui donne les honneurs du Panthéon ; conversation entre Robespierre, Barrère, S.- Just et Collot- d’Herbois ; portrait de Robespierre et de Barrère ; les honnêtes gens sont considérés comme superflu du peuple : on les guillotine.

Les tyrans qui gouvernaient la France, commencent à sentir la force des armées ennemies ; ils ordonnent une réquisition de tous les jeunes gens depuis 18 jusqu’à 25 ans, sans distinction ; alors, s’établissent partout des comités révolutionnaires ; et comme on ne supposait pas à toutes les villes cette férocité que l’on appelait énergie, on y suppléa par une armée de scélérats, composée de 6,000 hommes.


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La mission de cette armée était d’accoutumer les yeux du peuple au sang, par des guillotines ambulantes, et de monter son esprit à la hauteur du crime.
La mort de Louis XVI avait fait à Lyon une sensation douloureuse : on y envoya le nommé Châlier, Piémontais, comme apôtre, pour prêcher la désorganisation. Il voulut présenter au corps législatif, au nom de la ville de Lyon, une adresse de félicitation sur la mort du roi, et trouva de la résistance ; il arrêtait les passants, et personne ne voulait signer.
Il introduisit un club, qu’il nomma club central, et se flatta d’ériger un tribunal populaire, comme celui des septembriseurs, de Paris ; il fit mettre, sur le bureau, une liste de 450 personnes, qu’il proposa de faire égorger pour commencer ; la guillotine devait être placée sur le pont Moraud, et les cadavres jetés dans le Rhône ; ensuite il proposa de faire un grand fossé autour de l’arbre de la liberté, pour le fumer du sang des victimes. On a observé que le bourreau de Lyon ayant refusé son ministère, dans l’instant il se présenta des jacobins qui offrirent leurs services.
Châlier, maire de Lyon, s’avisa de faire battre la générale à minuit ; mais il se trouva


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une force qui l’intimida : il prit le parti de lever une armée de brigands, et créa une taxe révolutionnaire qui fut imposée arbitrairement. Alors parurent les mandats lyonnais ; c’étaient des lettres de change à vue, depuis cinquante jusqu’à quatre cent mille livres : il fallait payer sous peine de prison ou d’exécution militaire.
La convention ayant lâché un décret qui permettait aux villes de prendre des mesures pour leur sûreté, les Lyonnais pensèrent à repousser l’oppression.
Châlier venait de faire arrêter plus de cent pères de famille ; ils étaient dans des cachots affreux, et devaient être mis à mort le jour même : à cette nouvelle, l’insurrection se décide ; il y avait deux partis, un de brigands, et l’autre d’honnêtes gens ; on se bat longtemps, avec des succès égaux ; mais les sections de Lyon, s’étant emparé à minuit de l’hôtel de ville, les magistrats furent arrêtés, et Châlier condamné à mort par le tribunal criminel.
Tel fut le monstre anthropophage dont les cendres déposées dans une urne d’argent, ont été placées au Panthéon, à côté du cœur de Marat ….. et l’on a divinisé ces deux hommes. Français ! vous êtes Manichéens : vous élevez des autels aux génies malfaisants.


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Tandis que l’on instruisait le procès de Châlier, on apprit, dans le Midi, la journée du 31 mai, et ses suites funestes ; aussitôt les départements du Jura, de l’Isère, de l’Ain, des Bouches-du-Rhône et de la Gironde, se réunissent pour prendre des mesures collectives. C’est ce que les jacobins appelèrent le congrès de Lyon …..
Mais quittons cette ville un instant, et voyons ce qui se passe à Paris.
Des brigands se rassemblent dans des antres éclairés par des lampes sépulcrales : et le peuple y court en foule ; là, des orateurs prêchent publiquement le vol, le pillage, le meurtre, le carnage : et dans l’instant le peuple devient atroce.
On manque de bourreaux, pour exécuter le nombre de victimes que l’on veut sacrifier ; un autre orateur préconise les actes sanguinaires : et l’on voit les bourreaux se multiplier.
Il paraît que le principe agraire était celui de Robespierre.
Après la mort de Louis XVI, ce scélérat, dînant avec Barrère, S.- Just et Collot- d’Herbois, paraît inquiet sur les ennemis de la révolution. << Soyez tranquille, lui dit Barrère, sur les nobles, les prêtres, les anciens magis-


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trats, les rentiers riches, les négociants, les banquiers, les militaires décorés, les financiers, les gens éclairés, en général : l’égalité a prononcé leur arrêt. Le vaisseau de la révolution, pour arriver au port, doit traverser une mer de sang ; il faut commencer par la constituante et les plus marquants de la législative : ce sont des décombres qu’il faut déblayer >>.
« Ma foi, dit S.- Just, les hommes ne doivent espérer de repos que dans la tombe ; la révolution doit frapper comme la foudre ; une nation ne peut se régénérer que sur des monceaux de cadavres ».
« Je suis de votre avis, dit Collot d’Herbois : plus le corps social transpire, plus il est
Sain ».
Voilà les hommes qui s’étaient rendus maîtres des destinées de la France ; voilà les hommes qui, pour la couvrir de cyprès, mettaient la férocité à l’enchère.
On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les portraits de Robespierre er de Barrère, qui, dans leur extérieur, contrastaient d’une manière remarquable.

Portrait de Robespierre.

Ce tyran était d’un tempérament bilieux et irascible ; il n’avait pas de grands moyens,


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mais son caractère était inflexible et fait pour la haine: jamais il n’a pardonné.
Il était sombre, égoïste, inquiet, soupçonneux et lâche ; ses yeux étaient toujours en mouvement, comme ceux des bêtes féroces ; d’une jalousie excessive : tout homme qui montrait sur lui de la supériorité, était irrévocablement désigné comme victime ; toute blessure à son amour-propre était incurable ; jamais il n’a proposé un projet de loi. Ce monstre n’aimait pas qu’on le regardât, mais il avait l’œil étincelant de fureur ; au reste, il était laborieux, tenace, vindicatif, et fort élégant dans sa manière de s’habiller.

Portrait de Barrère.

Barrère, au contraire, était léger, caressant, aimable en société (1) sachant dépenser sans être prodigue. Son opinion n’avait point de stabilité : athée le soir, déiste le matin ; cruel par faiblesse ; intempérant par habitude ; sans vues politiques, mais doué d’une grande mémoire, il s’appropriait les idées des autres,


(1) Il existe un fait que l’on aura de la peine à concilier avec une mine caressante, c’est que Barrère avait une tannerie de peaux humaines à Meudon.


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et les rédigeait avec autant de facilité que de netteté.
Barrère avait une maison à Clichy ; là, en robe de chambre de Sybarite, il recevait les femmes le matin, les accueillait, leur tenait des propos galants : toutes les pétitions étaient reçues avec un sourire gracieux ; mais, lorsqu’il était seul, il les jetait au feu sans exception, et disait : Voilà ma correspondance finie.
Ensuite, se mettant à son bureau, il faisait ce qu’il appelait des carmagnoles, c’est- à dire, des rapports faux sur la situation politique des affaires.
C’est dans ce repaire de Clichy, que Vadier et Vouland inventaient des conspirations, pour opérer les proscriptions.
Là, se rendaient fréquemment trois courtisanes : la Bonnefoi, la Démahis étaient les deux favorites ; elles apportaient les plaisirs de l’amour, et pour se reposer, coopéraient au travail de la guillotine.
L’idée agraire éprouvait des contrariétés, parce que beaucoup de députés étaient propriétaires ; alors la fureur, la vengeance sortirent avec la plus grande véhémence du sein même des difficultés.
Vers ce temps, l’assemblée nationale offrait


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chaque jour les scènes les plus scandaleuses; la salle ressemblait à une arène de gladiateurs ; les sénateurs ne cessaient de se disputer ; les poings menaçaient ; les cannes se dressaient ; les yeux de la colère lançaient des regards furieux; un orateur montait à la tribune pour donner un démenti à son collègue ; un autre pour préconiser le crime, pour prêcher, pour légitimer le brigandage, le vol, l’assassinat ; les tribunes étaient infectées de prostituées gagées pour claquer des mains, applaudir, hurler des bravos : alors on voyait les plus viles passion, les expressions les plus dégoûtantes, étouffer les opinions sages, et la timide vertu n’avoir pas assez de force pour lutter contre de pareils mouvements.
Les comités révolutionnaires s’organisent ; on fait choix des hommes les plus exaspérés, les plus intrinsèquement scélérats, pour leur confier une autorité sans bornes, appuyée par la force armée.
Dès cet instant, tout ce qu’on pouvait regarder comme gens honnêtes dans les villes, dans les campagnes, se trouve exposé à la rapacité, à la fureur des gouvernants.
Quel spectacle que celui de mandataires qui tournent contre les citoyens le pouvoir qu’ils


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ont reçu pour les défendre, et qui, criminels envers eux-mêmes, envers la patrie, osent changer en instruments d’oppression, les moyens qui leur ont été confiés pour la protection commune !
En vertu d’une loi qui laissait aux comités révolutionnaires l’immense latitude de la barbarie, les brigands qui les composaient, s’avisent de déclarer suspect quiconque montrait sur son visage la moindre apparence de tristesse ; de recueillir les dénonciations les plus absurdes ; de lâcher des mandats d’arrêts sans les motiver ; de les mettre, eux-mêmes, à exécution ; de faire des recherches dans les maisons ; de piler l’argent, les papiers, l’argenterie ; d’apposer des scellés, de les enlever ; d’imposer des taxes arbitraires ; de s’approprier, avec l’impunité la plus absolue, tout ce qui se trouvait à leur convenance.
Jurant d’exterminer tout ce qui ne pensait pas comme eux, ils élèvent des bastilles, remplissent les églises, les couvents, de malheureux qu’ils entassent les uns sur les autres, et regardent comme un grand honneur de fournir du gibier à la guillotine (1).


(1) Ceci me rappelle des idées bien tristes ; j’ai vécu



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Alors l’oppression se fortifie, l’espionnage redouble, les émissaires se multiplient à l’infini/ le maître de maison craint ses domestiques, ses commis ; l’ami s’éloigne de son ami ; les frères se divisent ; les pères, les enfants se méfient des uns des autres ; tous les liens de la société sont détruits ; l’amour même est empoisonné dans son attachement comme dans ses plaisirs ; il ne fallait pas sourire pour être

Avec une multitude de personnes bien intéressantes qui ont péri sur l’autel de l’innocence.
Voici un trait de barbarie que je n’oublierai jamais. Un employé dans les vivres fut incarcéré ; on lui enleva son porte- feuille. J’étais son voisin ; on vint le chercher la nuit. Pour satisfaire à quelques besoins imprévus, il demanda 25 ou 50 en assignats. Va ! lui répond un membre du comité révolutionnaire, pour ce que tu as à vivre, tu n’en as pas besoin.
C’était sous la cheminée du geôlier que se promenaient les arrêts de mort ; il ne s’agissait pas de conduire les victimes à Dumas, à Fouquier- Tinville ou autres bouches de chair humaine.

Je rends grâce à la providence de m’avoir fait incarcéré que d’exemples d’un dévouement héroïque et d’une force sublime, m’ont fait verser des larmes ! que de choses m’ont éclairer ! J’ai connu le malheur ; j’ai appris à la respecter, à l’honorer ; j’ai sondé les profondeurs du cœur humain.


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précipité dans le fond d’un cachot ; une multitude de famille poursuivies par la terreur, erraient, couvertes de haillons et exposées aux horreurs de la faim.

Alors, les incendies éclatent partout, les monuments se renversent, les villes se ravagent ; les rivages des fleuves, les rochers, se couvrent de cadavres et de sang ; le commerce, les arts cessent de fleurit ; les talents, la vertu, le mérite, opprimés, mettent la société en deuil.

Ce furent Vadier, Couthon, Billaud- de Varennes et Vouland, qui organisèrent les tribunaux de sang de Marseille, d’Orange, d’Arras, de Cambrai et autres, ainsi que les troupes révolutionnaires chargés de porter dans leur marche,, le pillage, la persécution et la mort.

Dans ce même temps, Hébert, Gobet, Chaumette, semaient l’athéisme chez le peuple par des parodies de procession, tandis que Robespierre décrétait qu’il y a un Dieu, et permettait d’y croire ; absurdité sans exemple, et qui,, à la honte des Français, subsiste encore à la porte des églises.

Cette bêtise a donné lieu de croire que Robespierre visait à se faire déclarer pontife,


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comme Henri VIII en Angleterre, après l’abolition de la religion catholique.
A peu près vers ce temps, Camille- Desmoulins, mauvaise tête, qui, peu avant, voulait que l’on commençât par tuer, sauf à examiner après, s’avisa, dans son journal, de disposer les esprits à la clémence. Partisan de Robespierre, il avait son approbation ; mais le temps de ralentir les jugements sanguinaires n’était pas arrivé. Les jacobins se soulevèrent contre l’écrivain, et il fut voué au supplice …. au supplice ! pour avoir eu un mouvement passager d’humanité !!! On a poussé l’infamie jusqu’à faire périr sa femme, qui était une des plus belles femmes de Paris.
Cependant le système agraire, cause réelle des horreurs de la révolution, ne se développait point ; Vouland, Vadier, impatients, allaient sans cesse chez le bourreau Fouquier- Tinville, lui dire, Cela ne va pas, il faut renouveler les jurés faibles : on sent que les jurés faibles étaient ceux qui prenaient quelques précautions avant de condamner à la mort, ou qui parlaient de conscience.
Voilà ce qu’on appelait les heureux moyens de réaliser le système régénérateur de la révolution agrairienne.


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Tout propriétaire, selon Barrère, était chargé de crimes ; le retour de l’âge d’or voulait qu’il n’y eût que des maisons couvertes de chaume ; en conséquence, il excitait la guerre contre ce qu’il appelait le superflu du peuple, c’est-à-dire, ceux qui avaient des propriétés suffisantes pour ne pas désirer un nouveau genre de fortune.