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  Isaac Book





F-Chapter 45

Page: 322-333


CHAPITRE XLV.

Barbarie de quelques proconsuls, et de David, peintre.

Je peindrai, dans ce chapitre, quelques traits particuliers de cruauté : on y verra le caractère sanguinaire des proconsuls envoyés dans les départements, et l’usage atroce qu’un artiste scélérat peut faire de ses talents.
Joseph- Lebon avait ordonné d’emprisonner toutes les personnes qui, par leur costume, paraîtraient fêter le dimanche. Une jeune fille qui n’avait pas son habit de travail, fut déshabillée nue, en sa présence ; dans cet état, promenée publiquement, et enfin incarcérée.
La femme d’un proscrit parvient jusqu’à


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lui : sa figure est intéressante ; elle demande l’élargissement de son mari : il la regarde, s’attendrit, et met un prix odieux à cette grâce. La jeune femme cache son indignation et se retire. Le lendemain elle apprend que son mari est condamné ; la tendresse conjugale la fait retourner sur ses pas ; le scélérat donne la grâce, et triomphe de cette infortunée.
Le soir même, le mari est arrêté de nouveau ; la femme retourne chez le proconsul, qui lui donne un assignat de 5 liv. Désolée, aigrie, elle fait un mouvement de colère ; Lebon crie au meurtre, et la fait guillotiner deux heures après sous ses fenêtres, avec son mari.
Le bourreau enlève indécemment le mouchoir de cette malheureuse, et la présente aux regards du tyran, qui, de sang-froid, voit tomber la tête.
Il est logé, à Cambrai, chez une marchande de modes, qui l’accueille et le prie de disposer de tout ce qui est dans sa maison. Le proconsul voit sur une cheminée une boëte et des oublies. – Qu’est-ce que cela ? une custode ! des hosties ! – Non, je prends des pilules, pour ma santé : les voici ; ceci en est les enveloppes.
Le scélérat fait guillotiner son hôtesse, et


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s’empare du mobilier, dont la jouissance lui avait été offerte.
Une paysanne d’Achicourt, village près d’Arras, venait de vendre son beurre à la ville ; elle voit une charrette chargée de victimes que l’on conduisait à la guillotine : « Voilà, dit-elle, des infortunés qui vont à la mort pour peu de chose ». A l’instant on l’arrête, et elle est conduite au tribunal du proconsul.
Cette paysanne allaitait un enfant, tandis qu’on la jugeait : Quoi, dit-elle, pour un mot on va séparer l’enfant à sa mère ?
Attachée sur la fatale planche, la hache tombe ; on voit jaillir le lait à flots de ses mamelles, qui, se mêlant avec le sang, inonde le bourreau.
Il était écrit, sur la porte de Joseph Lebon : « Quiconque viendra solliciter, sera
guillotiné ».
Couthon, au milieu de l’embrasement de Lyon, demandait une mission pour Toulon.
Il écrivait à Robespierre : « Il faut brûler Toulon ; cette ville doit disparaître du sol de la liberté. Toulon brûlé, je reviens auprès de vous, et y prends racine jusqu’à la fin ».
Le proconsul Lejeune, avait fait faire une guillotine en cristal ; jamais il ne mangeait


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une volaille qu’il n’en eût coupé la tête avec cet instrument.
Son secrétaire, pour lui plaire, fit une galerie de portraits sans têtes.
De tous les scélérats encore existants, il n’en est pas un qui ait porté l’audace du crime plus loin que Fréron.
Il ordonna, dans le Midi, une multitude d’exécutions, sans formalités, et composa ses jurys de tigres.
Collot- d’Herbois ne faisait mitrailler que des personnes condamnées ; Fréron passait par-dessus cette formalité.
Dans sa seconde mission à Marseille, il y porta la désolation, se servit des mêmes bourreaux qu’il avait employés dans la première, et força les habitants de cette malheureuse ville, non seulement à abandonner leurs foyers, mais encore à s’entendre avec les Anglais, pour faire cesser les sanglantes exécutions dont l’innocence la plus pure ne pouvait se garantir.
Il publia, par une proclamation, que tous les bons citoyens eussent à se rendre au Champ -de- Mars, sous peine de mort ….. Sous peine de mort ! ….. tous s’y rendirent. On les fit ranger ; on les fusilla. Cette fusillade fut répétée


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plusieurs jours, sans préjudice à la guillotine, qui n’épargnait ni les femmes ni les vieillards.
On porta la nommé Bénussier, âgé de 94 ans, dans un fauteuil, sur l’échafaud.
Une femme, venant d’accoucher, fut arrachée de son lit et guillotinée.
Clermage, âgé de 70 ans, fut fusillé au Champ- de- Mars, comme bon citoyen, ainsi que le nommé Delor, qui avait perdu un bras au service.
Enfin, de bons paysans qui étaient venus prendre part à la joie de la reprise de Toulon, furent également fusillés, sous le titre de bons citoyens.
Et Fréron vit ! ce scélérat ose lever la tête ! Que ses remords soient son supplice ! Mais un pareil monstre en est-il susceptible ?
Des satellites de Maignet, tyran du département de Vaucluse, vont la nuit arracher un arbre de la liberté, qui était hors l’enceinte de la commune de Bédouin. Le lendemain les auteurs même du délit accusent les paisibles habitants qui n’en avaient aucune connaissance. On sonne le tocsin ; une commission populaire s’établit comme celle du 2 Septembre à Paris : soixante-trois habitants sont guillotinés ipso facto ; tous les autres,


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vieillards, chefs de familles, femmes, enfants sont chassés, et contraints d’errer de cavernes en cavernes, tandis que les flammes et le pillage anéantissaient leurs propriétés.
Plus de cent jeunes gens de Bédouin étaient aux frontières ; ils reviennent, et ne trouvent ni leurs femmes, ni leurs parents, ni leurs domiciles : cinq cents maisons étaient brûlées, des fabriques florissantes anéanties, la récolte des soies absolument perdue.
Les soixante-trois victimes n’avaient commis d’autre crime que de pas avoir pu désigner des coupables qu’ils ne connaissaient point, qu’ils ne pouvaient connaître.
Le but de ces atrocités était de trouver un prétexte pour piller la ville.
C’est une remarque affligeante à faire, que presque partout les proconsuls envoyés dans les départements ont suivi la même conduite.
De deux choses l’une : ou ils ont été guidés par l’esprit général qui animait la convention, ou on les a choisis parce qu’ils étaient connus pour être des gens atroces, causes qui rentrent l’une dans l’autre.
Albite, dans le département de l’Ain, mettait les prêtres entre la mort et l’apostasie.


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Voici la formule du serment qu’il les forçait de prêter :

« Je ….. agé de ….. commune de ….. département de l’Ain, faisant métier de prêtre depuis ….. sous le titre de ….. convaincu des erreurs par moi trop longtemps professées, déclare en présence de la municipalité de ….. y renoncer à jamais ; déclare également renoncer, abdiquer et reconnaître comme fausseté, illusion, imposture, tout prétendu caractère et fonctions de prêtrise dont j’atteste déposer, sur le bureau de ladite municipalité, les brevets, titres et lettres. Je jure en conséquence, en face des magistrats du peuple, duquel je reconnais toute la puissance et la souveraineté, de ne jamais me prévaloir du métier sacerdotal auquel je renonce ; de maintenir la liberté, l’égalité, de toutes mes forces ; de vivre et mourir, pour l’affermissement de la république une, indivisible et démocratique, sous peine d’être déclaré infâme, parjure, ennemi du peuple, et traité comme tel >>.

De bonne foi, peut-on croire qu’un pareil serment soit meilleur que celui que Cartouche aurait fait faire à un voyageur, au coin d’un bois, pour sauver sa vie ?

Lettre de Tallien pendant sa mission à Bordeaux.

<< La commission militaire marche toujours révolutionnairement ; la tête des fédéralistes tombe sur l’échafaud ; les hommes suspects sont renfermés jusqu’à la paix ; les modérés,


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les insouciants, les égoïstes sont punis par la bourse ».
« Avant-hier tous les sujets du grand théâtre, au nombre de 90,on été mis en état d’arrestation : c’était un foyer d’aristocratie ; nous l’avons détruit ; la veille, la salle de ce spectacle avait été investie, au moment où plus de deux mille personnes y étaient ; et tous les gens suspects qui y étaient réunis ont été incarcérés ».
« Cette nuit, plus de deux cents gros négociants ont été arrêtés, les scellés mis sur leurs papiers : et la commission militaire ne tardera pas à en faire justice ; la guillotine et de fortes amendes vont opérer le scrutin épuratoire du commerce ».
Il n’est pas possible de douter que Tallien ne soit un homme exécrable, et que la source de son luxe insolent ne soit le pillage qu’il a fait à Bordeaux.
Il a été un des provocateurs des assassinats du 2 septembre : et il est clair que s’il s’est déclaré l’ennemi de Robespierre, c’est que celui-ci avait une marche plus hardie que la sienne, dans la carrière de l’autorité …. mais voyons les accusations portées à la convention contre les proconsuls.


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L’un est accusé d’avoir forcé des citoyens de monter sur un échafaud et de fouler aux pieds le sang de leurs parents, et d’avoir brûlé la cervelle d’un prisonnier dans les prisons de Fontenay ;
Un autre, d’avoir fait exposer pendant vingt-quatre heures le cadavre d’un vieillard, père de onze enfants ;
Un troisième, d’avoir ordonné la démolition d’une maison, parce qu’étant ivre, il y voyait des créneaux ;
Un quatrième, d’avoir dit, à Reims, qu’un fils pouvait tuer son père s’il n’était pas révolutionnaire ; au Cantal, d’avoir fait guillotiner un vieillard de quatre-vingts ans ; à Cahors, d’avoir dit qu’il ne fallait que 12 millions d’individus en France, et que, pour assurer l’abondance, il fallait tuer le reste ;
Un cinquième, d’avoir pris cent mille francs dans le portefeuille d’un fermier- général, et de l’avoir envoyé à la mort ;
Un sixième, d’avoir écrit cette lettre :
« Vous demandez un brave homme : vous avez Ingrand ; avec lui, vous pouvez tout faire, tout renverser, tout briser, tout dénoncer, tout emprisonner, tout guillotiner ».


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Un septième de s’être vanté qu’il boirait du sang ;
Un huitième, d’avoir écrit que le comité sanguinaire était trop doux, et que s’il n’avait pas été retenu, il aurait fait une jolie fricassée d’aristocrates ;
Un neuvième d’avoir demandé la mort de tout le côté droit de l’assemblée ;
Un dixième, d’avoir déclaré dans une vente, qu’il ferait guillotiner ceux qui oseraient enchérir sur lui : tout cela a été public.
Une jeune fille, nommée Cécile Renault, par un mouvement de curiosité, veut voir de près Robespierre ; dans l’instant, le tyran soupçonne que cette fille veut l’assassiner, et que toute sa famille a part à ce complot ; aussitôt on égorge un vieux bonhomme, père de la jeune fille ; on fait périr soixante personnes qui languissaient depuis six mois dans les prisons, comme complices d’un prétendu crime imaginé depuis quelques jours. Le monstre, sans cesse agité par la fièvre des tyrans, lisait la condamnation dans son cœur, et ne voyait, autour de lui, que les torches de la vengeance.
Il paraît démontré que Robespierre, désespérant d’abattre le comité de salut public,


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qui rivalisait avec lui, faisait des préparatifs pour se rendre en Angleterre. Peut-être à l’exemple de d’Orléans, y avait-il placé des fonds ?
Une femme enceinte se présente chez David, peintre et député à la convention, pour réclamer la liberté de son mari ; presque mourante, elle tombe aux genoux du tigre : << Rendez-moi mon mari, lui dit-elle, il est innocent ; seul il peut nourrir ma famille.
Le peintre, sans répondre, fait semblant d’écrire : il trace une femme enceinte, dont la tête était à ses pieds : Tenez, dit-il, voilà ma réponse ; puis, prenant la malheureuse par le bras, il la traîne à sa porte, qu’il pousse sur elle avec fureur.
Le 3 septembre, tandis qu’on massacrait à la Force, David, sur une borne, dessinait avec tranquillité les mourants que l’on jetait sur les morts. Reboul, son collègue, passe et l’aperçoit : -- Que faites-vous là, David ? -- J’étudie les derniers moments de ces coquins.
-- Vous me faites horreur, lui dit Reboul ; dès ce moment il n’y a plus rien de commun entre vous et moi ; demain je vous renverrai vos tableaux.
Des jurés du tribunal disaient à David :


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« Nous ne trouvons rien contre les accusés : notre conscience répugne à les faire périr.
-- Vous êtes les lâches, répliqua le peintre ; si vous hésitez encore, je vais vous dénoncer comme incapables d’exercer vos places ».
Pour combler la mesure d’atrocités révolutionnaires, David voulut être l’ordonnateur du convoi de Lajousky, à qui on décerna des honneurs funèbres, parce qu’il avait fait monter un canon dans les appartements du roi.
Si j’aime le sang, disait ce monstre artiste, c’est que la nature m’a fait naître pour l’aimer. Il avouait ainsi, que son caractère était atroce.
Mais laissons les faits particuliers, il faudrait trop de volumes pour les recueillir.