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F-Chapter 50
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CHAPITRE L. ET DERNIER.
Sur les changements ridicules dans les noms et dans les choses; conclusion.
En suivant la marche de la révolution Française, on y trouve l’exécution du plan tracé par Rabaud-de-S.-Etienne, non seulement de changer les choses, mais de bouleverser les idées, de manière que le passé et l’avenir ne puissant plus se lier.
Voilà pourquoi on a donné aux villes, aux rues, des noms nouveaux; voilà pourquoi on a aboli le culte, changé les poids, les mesures, les surfaces, les tems, le calendrier, etc. etc. Voilà pourquoi on a choisi des noms Grecs, qui écartent les idées ordinaires: le tout pour préparer le peuple à des événements inattendus et bizarres; mais, malgré l’amour des Français pour les nouveautés, cela n’a pas pris. Quelle idée que les sans-culotides! C’était pré-
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cisément pour éviter les jours complémentaires que nos pères avaient créé des mois inégaux. D’ailleurs, il est impossible d’ajouter à la perfection du calendrier de Grégoire XIII: tout est tellement prévu et calculé, que 500 ans ne peuvent opérer la différence d’une heure (1). Il était mal, sans doute, que nous eussions dans le royaume des livres de seize onces, et des livres de quatorze onces; mais n’était-il pas plus simple d’établir le poids de marc, que de créer le bar, le décibar, le centibar; le grave, le décigrave, le centigrave; le gravet, le décigravet, le centigravet. Nous avions des mesures de capacité bien distinctes, le muid, la feuillette, le boisseau, le litron, la pinte, etc. Pourquoi avoir créé le mètre cubique, le cade, le décicade, le centicade, le cadil, le miriagrame, etc.? Il fallait mettre de l’uniformité dans les mesures, et non embrouiller les choses au point de n’y rien comprendre.
(1) C’est un fait, que le peuple ne connaît pas encore les mois nouveaux, et que personne ne dit ni primidi ni duodi, etc.
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Si quelqu’un allait demander un cadil de vinaigre, un décigrave de sel? le marchand lui rirait au nez. Nous avions des sous et deniers: on nous a donné des décimes, des centimes, qui ne sont en usage que dans les bureaux. Jamais on n’assujettira le peuple à dire: Donnez-moi pour cinq centimes de poivre. Nous avions des toise, pied, pouce, ligne: on a métamorphosé cela en mètre, décimètre, centimètre. Nous avions des lieues et divisions: il a plu de nous donner des kilomètres, des myriamètres, qui déroutent les voyageurs. Nous avions l’arpent: on pouvait le prendre pour mesure générale, et rendre les perches égales partout; pourquoi nous avoir donné le mètre carré, l’are, le déciare, le centiare? Le jour avait 24 heures, chaque heure 60 minutes, chaque minute 60 secondes. La géographie, l’astronomie, le calcul des latitudes et des longitudes, avaient pour base cette division. Tout d’un coup, le jour n’a plus que dix
(1) Il fallait dire kiliomètre, parce que kilio, en Grec, veut dire mille.
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heures, chaque heure cent minutes, chaque minute cent secondes. Par cette bizarre idée, non seulement on anéantit les chefs-d’oeuvre de l’horlogerie, mais encore, tout ce que le génie a inventé de plus utile en instruments de mathématiques. Heureusement, ces enfants du délire et de l’extravagance n’ont pas fait fortune. Cependant dans l’assemblée persiste dans ses moyens bouleversants. Comment ne voit-elle pas que le dernier terme d’une progression d’excès ne peut être l’ordre? Point de niveau à espérer, dans l’état où sont les choses, entre les revenus ordinaires et les dépenses. Par conséquent, les Français seront toujours victimes des circonstances pressantes; c’est-à-dire, que le régime d’emprunt forcé aura lieu toutes les fois que l’on aura besoin d’argent. On a beau envisager l’état sous toutes les faces possibles, aucun moyen régénérateur ne se présente; il n’y a ni crédit ni circulation; l’industrie est frappée d’une inertie mortelle; le pouvoir est dans les mains de la rapacité; la liberté se trouve dans le droit de ne rien respecter; l’ordre public est détruit
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par la loi; le cercle anarchique est défendu par les armes; la volonté de quelques coquins est considérée comme la volonté générale. Les provinces ont perdu les ressources qui les vivifiaient, et l’on peut dire que l’existence politique de la France a disparu avec la considération dont elle jouissait. Chacun gémit, chacun aspire à une meilleure situation; mais les pièces de rapport sont tellement dispersées, qu’il n’est plus possible de les réunir. Sur cent personnes, il y en a trente qui, la bouche béante, et les yeux étonnés, disent: Comment cela s’est-il fait? J’étais riche, mais je n’avais point de titres; le mal est affreux, car je suis ruiné. Il n’existe qu’un remède, c’est de me rendre ce que j’ai perdu. Ces mêmes personnes riaient de tout leur coeur, quand on dépouillait les nobles; semblables, à l’oie qui voyant tuer les dindons, espérait avoir une part plus forte, et ne sentait pas que son tour viendrait, et que la volaille mourrait de faim quand il n’y aurait plus de pourvoyeur. Voilà l’histoire des gros rentiers, banquiers, fabricants et autres, qui ont admiré la révolution, jusqu’au moment où, après avoir abattu les nobles, on a fait une vérification des caisses et portefeuilles.
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Il ne fallait cependant pas être sorcier, pour deviner qu’on en viendrait là. Une révolution est un cercle. Donnez une portion de cercle au géomètre, il le tracera tout entier. Pour moi, je déclare que j’ai vu, le 6 octobre 1789, ce que deviendrait la révolution. Quand un vaisseau n’a plus de gouvernail, il vogue au gré des flots, et finit par se briser. Pourquoi tout est-il renversé? parce qu’il est de l’essence d’un ouragan de ne rien laisser debout. Pourquoi a-t-on laissé faire? Parce qu’il n’y avait pas d’intérêt commun pour s´y opposer. L´un redoutait le rétablissement absolu de l´ancien régime, avec une roideur infiniment plus forte. D´autres craignaient, ou le retour des fermes générales, ou la perte d´une propriété nouvellement acquise pour un dixième de sa valeur, ou (non sans raison) les vengeances particulières, ou l´examen (par une chambre ardente) d’une fortune faite avec trop de rapidité. Des généraux, des officiers de marque, parvenus, n’apercevaient qu’avec beaucoup
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de répugnance, leur rentrée dans la basse classe du peuple. La perte de récompenses accordées aux veuves, aux blessés, était un objet d’inquiétude. Enfin l’habitude de l’indépendance et de l’impunité formait une masse considérable de gens attachés au désordre. Il est impossible de nombrer les intérêts particuliers qui agissaient sourdement en faveur de la révolution. Mais le voile est tombé, et l´opinion générale est évidemment prononcée; l´hypocrisie, les jongleries des meneurs n´en imposent plus; le discrédit du papier, la disparition du numéraire, l’abîme affreux des dilapidations; une calamité universelle; l’abattement du peuple entier; les cris du désespoir; le suide qui se propage dans tous les états, ont mis une barrière entre les oppresseurs et les opprimés; il n’y a plus que ces deux partis: et certes les oppresseurs ne sont pas les plus nombreux. Les jacobins sont dévoilés, ils sont en horreur, et cherchent encore à se rallier, pour consommer leur ouvrage, c’est-à-dire, se partager la France, et renouveler les moyens de terreur, sans lesquels un pareil plan ne
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peut réussir; mais l’espérance est restée dans la boîte à Pandore. Tout le monde convient qu’il faut un autre ordre de chose; que le système de gouvernement est trop vicieux, pour qu’il puisse se rectifier; et qu’il faut prendre une marche qui ne lui ressemble en rien. Mais, quel voeu former? L’aspect d’un licenciement effroyable, par ses suites, et celui de la guerre civile, glacent les désirs; les idées se perdent dans le labyrinthe inextricable où nous sommes. Que faire, enfin? tout le monde peut avoir son opinion. Voici la mienne: Si j’étais vindicatif, je dirais: Il faut commencer par marquer, au front, les gens connus pour avoir commis des atrocités: ce serait un moyen pour les distinguer, et s’en méfier; mais, non: il faut les livrer à leur ignominie, et s’ils attaquent, se défendre comme on se défend contre les loups, les bêtes féroces, et les chiens enragés. Peut-être serait-il bien de leur faire porter le bonnet rouge, en signe d´opprobre, comme on fait porter le bonnet jaune aux Juifs, dans certains pays …. Mais j´ai tort de donner, comme moyen utile, ce qui n´est que mon voeu particulier.
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Il faudrait regarder la France comme une colonie nouvelle; Renoncer à toutes les expériences politiques, qui sont toujours à côté du désordre et des plus grands abus; revenir à ce centre commun, dont la nécessité est démontrée dans les grands états; recourir à tous les cahiers des provinces, qui forment le voeu de la nation, émis dans un temps calme; former un conseil de gens éclairés dans toutes les parties de l’administration, et chasser ipso facta tout homme qui voudra y dominer par une opinion exclusive; frapper de nullité toutes les mauvaises opérations; donner la plus grande latitude aux chefs, pour faire le bien; les lier, par les lois, pour empêcher le gouvernement despotique de s’introduire; rétablir le culte, et éloigner du sacerdoce les prêtres qui ont donné des preuves d´immoralité, soit dans leurs principes, soit dans leur conduite, d´ailleurs sans les molester; il est nécessaire qu´un homme soit persuadé des choses qu´il enseigne; pour permettre, dans les administrations, que des personnes d’une vertu éprouvée, et surtout rejeter les agitateurs: tout homme qui a manqué de délicatesse, ne mérite pas une place de confiance;
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Remettre les impôts, parce que ce sont les seuls qui se payent volontairement et sans s’en apercevoir; éviter les rigueurs excessives, les recherches domiciliaires, les saisies sur les voyageurs; suivre les plans de régie, dont l’expérience a démontré l’utilité; favoriser l’agriculture, le commerce; lâcher la bride au luxe, parce que le Français a du goût, parce qu´il possède les plus belles fabriques du monde, parce que le luxe est un moyen pour étendre ses relations commerciales avec les étrangers; proscrire le luxe en France, c´est défendre au vigneron de goûter son vin; Rétablir les académies, et tout ce qui peut concourir à donner de l´émulation; N´accorder de grâces que celles qui seraient bien méritées; Protéger les arts, encourager les artistes, instituer des prix dans les genres; Reprendre le code Français, tel qu’il a été rédigé par nos grands jurisconsultes; Perfectionner le code criminel; Laisser subsister les juges de paix, parce qu’ils rendent un prompte justice; Pardonner aux exagérés; oublier les égarements; rendre les propriétés à ceux qui en ont été dépouillés, soit par la crainte, soit par
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la force; punir l’avidité par le plus juste, le plus simple et le plus sensible de tous les moyens, celui de l’intérêt, mais faire une loi d’une sévérité extrême, contre la vengeance: autrement on se fusillera sans cesse, et la tranquillité de l’intérieur sera toujours troublée, non seulement par les haines du moment, mais par celles qui se propageront dans les familles; Laisser les biens des moines à ceux qui les ont achetés leur valeur, et revenir sur les marchés illicites; j’entends par illicites, ceux où il y a lésion d’outre moitié. Il paraîtrait convenable de conserver les couvents chargés d’éducations publiques, et d’y placer les malheureuses religieuses dénuées de ressources. On sent qu’après la perte de trois millions d’hommes, le célibat, trop multiplié, serait un moyen qui empêcherait la France de recouvrer ses forces. Chasser les acquéreurs des biens de famille, en ne confondant point ceux qui ont acquis pour s’enrichir, avec les personnes forcées par les circonstances, de conserver un asile regardé comme propriété héréditaire. Il y avait des biens attachés à des places
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de famille, bâtis, améliorés d’ancienne date, et dont il était cruel de se voir dépouillé par des intrus avides. Créer des administrations provinciales, et mettre des bornes à la puissance des administrateurs ou intendants; Rendre la chasse aux grands, avec des restrictions sages, pour prévenir les dégâts; empêcher le braconnage, la plus dangereuse de toutes les tolérances, puisqu’elle permet aux voleurs d’être armés sur les routes, et d’y attendre les passants; N’accorder le port d’armes qu’aux propriétaires d’un certain nombre d’arpents de terre; Restreindre les municipalités à la police; Mettre une taxe sur les procès, pour payer les juges, et non faire contribuer ceux qui ne plaident point: ce moyen retiendra les chicaneurs; Rendre les livrées et armes à ceux qui en avaient, comme monuments historiques (1).
(1) Pourquoi détruire le blason, science que l’historien doit étudier; il n’existe pas un écusson qui n’ait son origine, et ne tienne à quelque événement plus ou moins intéressant. Tous les peuples ont eu des symboles, figures et enseignes nationales. Les Athéniens avaient une Choüette;
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Laisser subsister l’abolition des servitudes, sauf indemnité par ceux qui en profitent, à un taux raisonnable; Rétablir les pensions pour anciens services, et n’en accorder de nouvelles, qu’avec la plus grande réserve; Valider tous les mariages faits par les officiers municipaux, pour éviter le désordre et des procès sans fin dans les familles; abolir la loi infâme du divorce.
Les Thraces, un Squelette; Les Celtes, une Epée; Les Romains, un Aigle; Les Carthaginois, une Tête de cheval; Les Saxons, un Cheval bondissant; Les premiers Français, un Lion; Le Goths, un Ours; Chez les Romans, chaque religion avait son symbole particulier. Les Druides du collège d’Autun avaient pour armoirie un Serpent d’argent, surmonté d’un gui de chêne garni de ses glands de sinople. Les Chef des Druides avait la C? pour symbole. Les armoiries héréditaires introduisirent les livrées; outré l’écusson que l’on mettait sur la côte d’armes et sur le bouclier, on portait une écharpe dont la couleur aidait à faire connaître de quelle province on était. Les Comtes de Flandres prirent le vert foncé;
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Les calomniateurs ont joué un rôle trop atroce, dans la révolution, pour ne pas fortifier les lois contre la calomnie. Avec ces moyens, et une multitude d’autres dans le même esprit, il serait possible que les plaies de la France se refermassent, et que les Français puissent espérer la renaissance du bonheur et de la prospérité.
Les Comtes d’Anjou, le vert naissant; Les Ducs de Bourgogne, le rouge; Les Comtes de Blois et de Champagne, l’aurore et bleu; Les Ducs de Lorraine, le jaune; Les Ducs de Bretagne, le noir et blanc. Les vassaux de ces princes avaient des écharpes différentes, et l’on distingait les alliés, par le mélange des couleurs. Le roi distribuait des manteaux qui s’appelaient robes de livrées. Philippe Lebel voulut qu’un Jean Vignerot, après la bataille de Courtrai (en 1302), eût part à la distribution des robes de livrées. Les livrées, les armes, tiennent à l’histoire; et l’égalité n’empêcheront jamais les pères de transmettre à leurs descendants les faits de famille qui peuvent les intéresser.
F I N.
N.B. L’historien mal informé doit revenir de ses erreurs. J’ai dit que le nommé Pinet s’était donné lui-même un coup de pistolet. Un honnête homme, placé pour avoir une connaissance parfaite de la vie de ce Pinet, m’a dit qu’il avait été réellement assassiné par son propre domestique, et qu’il existait une lettre de l’assassin, qui convient du crime. Le caractère de celui de qui je tiens cette anecdote, et la certitude qu’il m’a dit avoir du fait, me déterminent à me rétracter. Voyez tome premier, page41, note deuxième.
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