
J’avoue , de bonne foi, qu’il y eut de la malice dans le fait , et j’observe en même temps que le méchant de société , obligé de se cacher n’a que des jouissances imparfaites ; peu de personnes savent sacrifier une idée plaisante à la sagesse.
C’est ici le moment de placer une anecdote que je regarde comme la plus intéressante de ma vie. Je connaissais aux environs de Châlons, une femme honnête, âgée d’environ 45 ans , que des malheurs imprévus et surtout la perte d’un procès , avaient plongé dans les horreurs du besoin ; son fils jouissant d’une place honnête, et d’ailleurs, bien pensant, lui donnait des secours suffisants , mais sa fille , grande , bien faite , et d’une belle figure , était l’objet continuel de ses inquiétudes ; pour lui procurer un état qui put la faire subsister, elle la plaça à Paris chez une marchande de mode, dont je ne désigne point le domicile par des raisons que le lecteur sentira ; j’ai été la voir plusieurs fois, elle était en bonnes mains, pour les mœurs , et toujours sa maîtresse m’a dit beaucoup de bien de sa conduite , de sa docilité , et de son aptitude.
L’an 1778, je me rends chez cette femme, et je la trouve de très mauvaise humeur, l’ayant tirée à part, je lui demande de quoi elle se plaint ? – Ma foi ! monsieur , depuis dix mois je n’ai pas reçu un sol de sa mère, et ma situation veut que je reçoive ce qui m’est dû. – Tranquillisez-vous madame , je connais la cause du retard, vous ne perdrez rien ; - Eh bien , monsieur, j’attendrais encore deux mois pour compléter l’année , mais je vous déclare , et je vous prie d’en donner avis , que je ne la garderai pas plus longtemps.
J’écris à la mère et je pars.
Deux mois après , je reviens à Paris.
Passant au déclin du jour, près du palais- royal, enveloppé dans un manteau, une grande et belle fille, d’un air timide , m’invite d’entrer chez elle ; je reconnais ma jeune personne, je la suis sans parler, et me trouvant tête- à-tête avec elle, je