
remplir ma chemise des meilleurs fruits ; en descendant , je sens une main qui me soutient ; je mets pied à terre et je me trouve nez à nez avec mon père , qui, d’un grand sang froid, me décharge de mes pommes . « Je les trouve bien choisies , dit-il d’un air calme , mais elles ne sont pas mûres », il en donna deux à chacun de mes camarades ; puis m’adressant la parole , il ajouta ; vous avez eu toute la peine , il serait injuste de vous priver de votre part , la voilà. Le lendemain , le trou fut bouché , et ma mère a ignoré cette espièglerie . Ce père si bon ,si indulgent, qui raisonnait les âges d’une manière si philosophique , était d’une extrême timidité. Je me rappelle que quand Louis XIV passa par St-Quentin, pour aller conquerir la Flandres, Monsieur de la Billarderie, officier des gardes du corps et fouverneur de St. Quentin, vint le trouver et lui dit : « Tous les citoyens ont jeté les yeux sur vous , pour répondre aux questions de Sa Majesté dans sa bonne ville de St-Quentin ; suivez-moi , je vous prie , je vous présenterai. »
Mon père répondit au roi , avec la plus grande présence d’esprit , lui donna une idée nette de la fabrique , nuança les détails , et claqua ceux qui demandaient des connaissances préliminaires pour ne rien dire , qui ne fut parfaitement entendu.
Le roi admira la précision de ses idées , la simplicité élégante de son langage , la candeur de sa physionomie ; mais les efforts que fit mon père pour vaincre sa timidité , le rendirent malade , et il le fut plusieurs jours .
Vers ce temps , toute la maison du roi passa par St-Quentin ; on nous donna le prince de Craon qui fut logé dans la ville , et couché dans un lit des Indes , précieux ; sa politesse, ses attentions méritaient bien des égards particuliers. Peu de jours après , arrivèrent des gendarmes de la garde ; un officier de ce corps se présenta avec un billet pour lui seul et un domestique .Mon père le conduisit dans la chambre destinée aux militaires , lui montra